Louise Bourgeois à la Tate Modern

Par Pierrick Moritz

La Tate Modern à Londres propose jusqu’au 20 janvier 2008 une importante rétrospective consacrée à Louise Bourgeois.

Cette manifestation exceptionnelle montre toutes les périodes de création d’une artiste qui a toujours travaillé sur le thème du passé. Pas moins de dix salles ont été aménagées pour un incroyable voyage dans l’univers de la géniale décrypteuse de mémoires.

 Si le trauma est très présent dans les créations de Louise Bourgeois, il s’agit d’incarnations de l’invisible qui rendent possible la mise à distance. L’histoire terrible ainsi matérialisée et traduite en art ne menace plus l’individu. La peur s’en trouve désarmorcée, tout risque de contamination ou d’intoxication est écarté.

Les créations de Louise Bourgeois ne semblent pas non plus relever d’une sublimation de l’insupportable, elles sont plutôt des traductions au plus près des sentiments. La magie de Louise Bourgeois est prodigieuse : elle donne la vraie forme, l’incarnation juste. Elle nous fait retrouver le vrai langage de l’esprit.     

Identification, mise à distance, balisage et mise en cage

Une grande araignée en bronze est intallée sur le parvis de la Tate Modern. Louise Bourgeois a baptisé sa création « Maman ». Plus loin dans l’exposition, on retrouvera « Papa et ses fils » sous forme de chaises, les enfants en plus petites chaises sont abrités celle qui représente le père. Ces œuvres, comme toutes celles de l’artiste d’origine française installée à New York depuis belle lurette, n’ont rien d’agressif, ni de violent, ni de cynique. Elle restitue, tout au contraire, une certaine rondeur, une certaine douceur.

Elles ne relèvent pas d’un art conceptuel facile ou d’une psychologie de comptoir survitaminée aux symboles freudiens ou jungiens. Leur dynamique commune ne tient pas plus de la narration du passé (le passé est le thème récurrent dans l’Œuvre de l’artiste), que de l’exorcisme dans des représentations qui seraient rattachées au rituel ou au primitif. Il n’empêche que Louise Bourgeois est une fée et une guérisseuse. Elle participe au Secours en créant une mise à distance avec ce passé, une identification, un balisage. Elle circonscrit aussi. 

Une des œuvres les plus imposantes de l’exposition est une sorte d’immense cage à fauves qui renferme principalement des tas de vieilles chaises, des choses encore utilisables mais franchement mortes. Louise bourgeois en désignant et incarnant l’insupportable le place hors d’état de nuire. Avec elle, on sait où sont rangés les vilains souvenirs avec lesquels on doit, qu’on le veuille ou non, composer toute sa vie. Cela évite qu’ils vous engloutissent ou vous dévorent.

Louise Bourgeois, individu, pas féministe

Louise Bourgeois ne semble pas se revendiquer comme féministe. Elle considère le phallus comme quelque chose de fragile et elle parvient à le suspendre à des sortes de crocs de boucher sans qu’il ne se dégage la moindre cruauté de son œuvre.

La « housewife » se traduit littéralement par « femme maison » : alors elle dessine la femme avec la tête dans la maison. Et la proposition qui s’en dégage, loin de la hargne, est d’une force incroyable. Elle traite l’arc de l’hystérie définit par Charcot avec un corps d’homme en bronze. Un corps d’homme pour l’hystérie, chez Louise Bourgeois cela va de soi.   

Louise Bourgeois contient les pouvoirs actifs de l’enfance

L’artiste a aussi travaillé à la confection de petites poupées ou de têtes dont la peau est en serviette éponge usée ou tapisseries élimées (ses parents restauraient ce genre de tapisseries anciennes). La puissance d’évocation de ces matériaux dans cet état d’usure pour définir la peau morte et avec des points de couture visibles pour la chose qui peut se défaire et la recomposition (donc la décomposition) est assez terrible. Mais la naïveté de la forme nous rappelle que, du passé, Louise Bourgeois a conservé actifs les pouvoirs de l’enfance.

Aucune violence chez Louise Bourgeois, juste un regard implacable et le pouvoir de nous rendre la vue.   

Pierrick Moritz 

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