L’art conceptuel contemporain m’ennuie

L’année dernière, à Barcelone. Je me rends à la Fondation Tàpies. Je veux en savoir plus sur l’œuvre de ce peintre, que je connais mal. Cherchant à accéder à ses œuvres, je pousse une porte. Apparaît un immense chantier, une installation d’art conceptuel temporaire, une seule œuvre déployée dans une pièce immense. Je referme la porte. L’art conceptuel contemporain m’ennuie.

Si l’art, c’est la liberté, l’art conceptuel pose problème. Cette révolution, comme d’autres, s’est transformée en dictature de la pensée. Si vous n’appréciez pas telle œuvre d’art conceptuel, c’est que votre cerveau a besoin d’être reformaté. C’est parti pour le paramétrage, une logique enfermée dans un système de pensée.

L’art conceptuel, devenu une norme, se défend d’être le nouvel art officiel. L’art officiel, une malédiction française, qui a notamment fait rater aux institutions tous les grands mouvements, depuis l’impressionnisme jusqu’à l’art américain d’après-guerre. Je ne me souviens plus du nom de l’auteur, mais quelqu’un a écrit, en substance, que l’empressement des institutions muséales françaises vis-à-vis de l’art conceptuel contemporain est né de la peur de rater une nouvelle fois le coche. Pour le coup, on ferait souvent n’importe quoi, en répétant le traditionnel travers, censé être évité.

L’art officiel ou l’art imposé, ce sont les colonnes de Buren au Palais-Royal ou le pot de fleur géant de Raynaud sur le parvis de Beaubourg. Pour arriver aux réflexions éventuellement suscitées par ces œuvres,  il existe probablement des moyens moins encombrants et moins onéreux.

Toujours du côté des chocs esthétiques faciles, est-il bien nécessaire d’emballer des ponts ou de repeindre des déserts ?

Pour justifier l’art conceptuel, il a fallu redéfinir ce qui se faisait avant. Le genre proposerait une esthétique nouvelle quand, autrefois, l’art n’aurait notamment recherché que la "beauté". L’art conceptuel serait donc le fruit d’une réaction. Mais  les causes du rejet sont-t-elles objectives ? Ou, comme souvent en politique, s’agit-il d’asseoir une légitimité en adaptant la réalité à son programme ? Serait-on parti sur une fausse piste ? Faudrait-il revenir au point de départ ? Depuis Duchamp, cela ne fait presque un siècle qu’on est en route. À défaut de rebrousser chemin, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’art conceptuel n’en finit plus de tourner en rond.

De la famille de l’art conceptuel, le surréalisme appliqué à l’art existe aussi beaucoup par le discours, avec les limites d’expression des langages écrit et parlé, soit le problème de l’indescriptible par ces moyens (pour l’écrit, tout le monde ne s’appelle pas Baudelaire). Évincé du mouvement surréaliste par André Breton, en 1926, Antonin Artaud écrit  : “Le Surréalisme n’est-il pas mort le jour où Breton et ses adeptes ont cru devoir se rallier au communisme et chercher dans les domaines des faits et la matière immédiate l’aboutissement d’une action qui ne pouvait normalement se dérouler que dans le cadre intime du cerveau.” (À la grande nuit ou le bluff du Surréalisme, 1927).

À l’origine, l’art, c’est le sacré. Le sacré, récupéré par les religions encore vivaces aujourd’hui. En d’autres temps, Mircea Eliade aurait probablement fini sur le bûcher pour avoir écrit, dans Le sacré et le profane, que la Vierge Marie corrrespondrait aux anciennes déesses-mères, elles-mêmes nées de la sacralisation de la nature ; la nature ou celle qui s’enfante toute seule. L’art ou le sacré comme moyen propitiatoire aux origines de l’humanité, pour communiquer avec les esprits. L’artiste en tant que "chamane". L’art, lié au sacré depuis la nuit des temps.

Beaucoup plus tard, à une époque où, en Europe, l’art était encore tout empreint de l’obligation de représentation religieuse, Léonard de Vinci créait d’impressionnants portraits, fantomatiques, comme sortis du néant. Il peignait sans sous-dessins, une multitude de petits coups de pinceaux semblant agir comme un révélateur sur l’invisible. Après lui, le Caravage a la réputation d’avoir peint directement de grands chefs-d’œuvre, sans travail préparatoire.

Pourquoi un certain tableau de van Gogh va bouleverser, quand la même chose peinte par un autre n’évoquera pas plus qu’une croûte épaisse ?

Du côté de chez Edvard Munch, on est impressionné devant ses "vampires". Ce titre de "vampires" est probablement né de l’effet produit par cette série d’œuvres sur le public, le peintre ayant dit qu’il n’avait jamais eu l’intention de peindre une femme vampire et sa victime, mais un couple enlacé. La création échappe à son créateur, mène la danse, hors de contrôle, choisit son identité et crie son nom elle-même.

La force d’un tableau de Francis Bacon ou d’une sculpture d’Alberto Giacometti vont au-delà du descriptible par les mots. Quand on sait le travail acharné de ces deux-là, leurs éternités de solitude face à la création, on peut quand même penser, qu’à partir d’une créativité exceptionnelle, ils ont du accéder à un niveau de conscience digne de celui d’un lama bouddhiste. Devant le fatras de l’atelier, on les imagine, menacés d’engloutissement, faisant corps avec l’œuvre, puis la mettant à distance, dans un va et vient mental, sans obligation de résultat. Un temps fou perdu pour rien dans le secret ; une fulgurance qui sera le tout aux yeux du monde, quand la succession d’œuvres abouties d’une grande exposition monographique donne l’impression d’une autoroute du chef-d’œuvre.

Bien-sûr, une grande  installation de Louise Bourgeois ou un Monumenta de Boltanski vont créer une émotion. Mais, quand on voit les moyens matériels déployés pour y parvenir, on est en droit de penser que Disneyland ou Las Vegas sont finalement assez comparables.

"Tuer le mystère", raconte l’art conceptuel contemporain. Entre le "chamanisme" et le charlatanisme, il ne peut y avoir qu’un pas, mais aussi 15 univers. Je ne me lasserai jamais des Bacon, Giacometti, Freud et Basquiat ; j’attends de découvrir leurs successeurs, qui existent quelque part et que je ne connais pas encore.

L’art conceptuel contemporain, en tant qu’omniprésent bavard, créature frigide et ennemie de l’extase, m’ennuie.

Après avoir refermé la porte sur l’installation d’art conceptuel , je suis allé sur la terrasse de la fondation Tàpies. Au soleil, sur une chaise, j’ai fini par m’endormir. Finalement, je n’ai rien vu de l’œuvre de Tàpies.

Pierrick Moritz

Article en rapport Jeff Koons et Damien Hirst, à un faux-cil de Lady Gaga :  http://artwithoutskin.com/2012/06/29/jeff-koons-et-damien-hirst-a-un-faux-cil-de-lady-gaga

About these ads


Catégories :Art contemporain, Jeff Koons

Tags:,

1 réponse

  1. Bonjour monsieur Pierrick Moritz !
    Je viens de lire avec délectation votre article sur l’ art conceptuel. Merci d’ écrire tout haut ce que la plupart des gens pensent tout bas.
    Vous dites attendre avec impatience un vrai grand peintre contemporain qui pourrait montrer à tous ces couillons de la pensée unique imposée
    ce que peut encore être aujourd’ hui La très grande création française, sans autre artifice miteux que l’huile et la toile !
    Eh bien j’ ai le plaisir et l’ immense honneur de vous dire que j’ en connais un, un géant complètement inconnu aujourd’hui, et qui vous laissera
    bouche bée,, langue tirée ( voir le loup de Tex Avery ).Mes coordonnées sont ci-dessous, si vous voulez être le premier à en parler…..

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 952 autres abonnés

%d bloggers like this: