Ventes aux enchères d’art premier : Allan Stone ; ceci n’est pas de l’art contemporain ; un marché actif sous les 200.000 euros

À partir du 10 septembre, à la faveur de la fréquentation internationale de la 12e édition de Parcours des Mondes, salon des arts premiers organisé dans des galeries réputées du quartier de Saint-Germain-des-Prés, Sotheby’s présentera dans ses locaux parisiens une sélection de pièces d’art premier issues de la collection du galeriste d’art d’après-guerre et contemporain américain Allan Stone, disparu en 2006.

Ces objets font partie d’une vaste réunion d’art d’Afrique, d’Océanie, d’Indonésie et d’Amérique (dont préhispanique) vendue aux enchères en novembre 2013 et en 2014. Le programme est présenté comme "La plus importante collection à apparaître sur le marché à New York depuis la vente Helena Rubinstein en 1966." Les estimations rendues publiques de certains lots d’art africain semblent très élevées par rapport à des prix constatés en vente publique pour des pièces approchantes.

En 2011, le même opérateur vendait, entre autres biens issus des collections de cet expert de l’expressionnisme abstrait, 39 peintures, enlevées pour 54,8 millions de dollars. Quatre ans plus tôt, Christie’s avait dispersé une autre partie des collections Allan Stone, intégrant des peintures et des pièces d’art décoratif, pour 52,4 millions de dollars, dont quelques millions allant à du mobilier d’architecte 1900 (Carlo Bugatti, Antonin Gaudi, Josep Maria Jujol). Ces vacations présentaient un certain nombre d’œuvres de Willem de Kooning, parties plutôt difficilement, et de Wayne Thiebaud, un des pionniers du Pop Art, très bien vendues.

Comme dans les importantes et éclectiques collections d’Allan Stone, le "mariage" d’apparence de l’art premier et de l’art contemporain semble aller de soi pour les Occidentaux, quand ces objets ont très souvent une fonction liée au rituel et au sacré, occultée dans ce rapprochement des formes. L’œuvre de Jean-Michel Basquiat est l’une des rares possibilités d’union sincère entre l’art premier et l’art contemporain, mais plutôt du côté du fétiche à clous.

L’observation de la séquence des ventes aux enchères d’art premier proposées à New York et Paris ces deux dernières années montre un marché structuré autour de quelques prix stratosphériques pour des pièces dont les formes s’accordent souvent à l’art contemporain, et d’un réel dynamisme pour d’autres vendues jusqu’à une moyenne de 150.000 euros, où ce parti pris esthétique ne semble pas forcément de mise. Les pièces très rares assorties d’estimations importantes peuvent être pénalisées quand elles n’entrent pas dans le cadre de formes contemporaines.  À ce titre, et  même si la confrontation est, sous certains aspects, hasardeuse, on peut évoquer le cas, en juin dernier, à Paris, de 2,33 millions d’euros engagés sur un "serpent" de la culture Baga de la République de Guinée, chez Christie’s, un genre à la dynamique ondulée, décoré de pigments contenus dans des formes géométriques, quand, chez Sotheby’s, une exceptionnelle coupe royale Yoruba aux lignes compliquées, d’un aspect  "rustique", ne trouvait pas preneur, faute d’enchères suffisantes (arrêtées à 880.000 euros).

L’exposition Charles Ratton, l’invention des arts primitifs, programmée en ce moment au musée du quai Branly, rappelle notamment comment les arts dits "premiers" ont pu être "ajustés" à l’esthétique de l’art moderne, parfois par la mutilation, dont aussi pour être conformes aux "bonnes mœurs". Un dernier propos abordé dans Arts rupestres et mythologies en Afrique de Jean-Loïc Le Quellec (Flammarion 2004), où l’on apprend que certains des motifs rupestres du continent africain, source de sa sculpture, n’ont jamais été répertoriés par souci des convenances. Cette exposition du quai Branly évoque André Breton, un homme qui a tout de même fini par transformer le mouvement spontané du surréalisme en ministère, et notamment quand il se demandait "ce qui de ces arts primitifs entrait dans la culture surréaliste ou pas". Le fait qu’une partie du marché de l’art s’intéresse plus à la carrosserie qu’au moteur de l’art premier ne date pas d’hier.

Dans les grandes ventes aux enchères, le dénivelé des prix, depuis des sommets très importants constituant l’essentiel des chiffres d’affaires, est souvent abrupt. Le 19 juin, chez Christie’s, à Paris, au cours d’une vacation de 15 lots originaires de Nouvelle-Guinée de la collection Jolika, provenant des Fine Arts Museum de San Francisco, la facture la plus élevée, 2,5 millions d’euros, allait à une figure de faîtage cérémonielle Biwat, estimée 750.000/1 million d’euros. Le second prix, par ordre d’importance, tombait à 145.000 euros, pour une planche Kwoi estimée 30.000/50.000 euros. Le même jour, toujours à Paris, au cours d’une vente de l’opérateur proposant 117 lots d’Afrique et d’Océanie, dont 79 n’allaient pas trouvé preneur, 2,33 millions d’euros étaient engagés sur un "serpent" de la culture Baga, République de Guinée, et  l’estimation de 30.000/50.000 euros d’une statuette Dogon Kambari était pulvérisée, avec une facture de 601.500 euros.  Après une petite tête de reliquaire Fang laissée à 337.500 euros avec les frais (20 %), soit sous une estimation de 300.000/500.000 euros sans ces frais, le prix suivant tombait à 133.500 euros, pour une figure de reliquaire Kota Ndassa. La majorité des lots ayant trouvé preneur a été vendue sous les 50.000 euros, et plutôt conformément aux estimations. Les déconvenues majeures concernaient une statuette féminine Dogon (estimée 300.000/500.000 euros) et une coiffe Baga (estimée 400.000/800.000 euros).

Chez Sotheby’s, la veille, une première vacation de 50 lots de la collection d’art d’Afrique Françoise et Jean Corlay virait au fiasco, avec 33 invendus. Les deux enchères les plus importantes concernaient une statue janiforme Songye, originaire de la République Démocratique du Congo, payée 409.500 euros pour une estimation de 350.000/500.000 euros, et un masque Lwalwa, même origine, sur lequel 80.700 euros étaient engagés (estimé 60.000/90.000 euros). L’invendu majeur était une effigie ancestrale Songye, dont 300.000/400.000 euros étaient attendus. La seconde vente de l’opérateur, mêlant aussi de l’art océanien, était sauvée par des enchères importantes, et largement supérieures aux estimations, portées sur deux lots – heureusement, car 31 sur les 71 présentés n’ont pas trouvé preneur, dont le plus important, une coupe royale Yoruba. Les factures les plus importantes allaient à un masque Baulé de Côte d’Ivoire (781.500 euros) et un appuie-tête Songye (505.500 euros), estimés 120.000/180.000 euros pièce. Le troisième prix le plus élevé, 163.500 euros avec les frais, allait à un cavalier en ivoire Yoruba, parti sous son estimation de 150.000/200.000 euros sans les frais

Une vacation intitulée "Arts primitifs", proposée à Drouot par AuctionArt le même mois et passée plus inaperçue, présentait 28 lots. Il s’agissait de vendre les dernières pièces de la collection Armand Charles, amis et client de Charles Ratton, qui avait acquis une grande partie de sa collection lors de la dispersion du Musée missionnaire de l’abbaye blanche de Mortain. Pour les deux résultats les plus importants, une grande cuillère "Wakemia", peuple Dan de Côte d’Ivoire,  deux jambes humaines scarifiées prolongées par un haut cuilleron, un type très bien documenté quant à son usage et à sa fonction, était facturée 163.574 euros, pour une estimation de 20.000/25.000 euros ; assorti de la même estimation, un masque féminin "Okuki", peuple Punu, Gabon, fin du XIXe siècle, était payé 60.721 euros. Pour 15 lots vendus au-dessus des estimations, cinq autres était abandonnés en dessous, l’écart le plus important entre prix d’adjudication et l’estimation concernant une figure féminine debout, peuple Luba, République démocratique du Congo, fin XIXe-début XXe, laissée à 6.816 euros avec les frais (20%), quand 8.000/10.000 euros sans ces frais en étaient attendus. Deux lots n’ont pas trouvé preneur dans cette vente annoncée sans tambour ni trompette, le plus important étant un personnage masculin debout, peuple Bété, Côte d’ivoire, estimé 10.000/12.000 euros.

Pierrick Moritz

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Catégories:Art, Arts premiers, Expositions, Jean-Michel Basquiat, New York City, Paris

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