Ventes aux enchères d’art premier : Allan Stone ; ceci n’est pas de l’art contemporain ; un marché actif sous les 200.000 euros

À  la faveur de la fréquentation internationale de la 12ème édition de Parcours des Mondes, un salon des arts premiers présenté dans des galeries réputées du quartier de Saint-Germain-des-Prés, Sotheby’s exposera des pièces d’art premier issues de la collection du marchand américain Allan Stone (1932-2006) dans ses locaux parisiens à partir du 10 septembre.

Ces œuvres font partie d’une vaste réunion d’art d’Afrique, d’Océanie, d’Indonésie et d’Amérique (dont préhispanique) qui sera vendue aux enchères à New York au mois de novembre et en 2014.

Ce programme est présenté par Sotheby’s comme « La plus importante collection à apparaître sur le marché à New York depuis la vente Helena Rubinstein en 1966. »

Les estimations rendues publiques de certains lots d’art africain semblent très élevées par rapport à des prix constatés en vente publique pour des pièces approchantes.

En 2011, le même opérateur vendait, entre autres biens issus des collections d’Allan Stone, 39 peintures pour 54,8 millions de dollars. Quatre ans plus tôt, Christie’s avait dispersé une autre partie de ses collections, intégrant des peintures et des pièces d’art décoratif, pour 52,4 millions de dollars. Quelques millions avaient été engagés sur du mobilier d’architecte 1900 (Carlo Bugatti, Antonin Gaudi, Josep Maria Jujol). Ces vacations présentaient un certain nombre d’œuvres de Willem de Kooning, dont Allan Stone était le grand spécialiste, parties plutôt difficilement, et de Wayne Thiebaud, un des pionniers du Pop Art, très bien vendues.

Comme dans les importantes et éclectiques collections d’Allan Stone, le « mariage » d’apparence de l’art premier et de l’art contemporain semble aller de soi pour les Occidentaux, quand ces objets ont très souvent une fonction liée au rituel et au sacré, occultée dans ce rapprochement des formes.

L’œuvre de Jean-Michel Basquiat est l’une des rares possibilités d’union sincère entre l’art premier et l’art contemporain, mais plutôt du côté du fétiche à clous.

L’observation de la séquence des ventes aux enchères d’art premier proposées à New York et à Paris ces deux dernières années montre un marché structuré autour de quelques prix stratosphériques pour des pièces dont les formes s’accordent souvent à l’art contemporain, et d’un réel dynamisme pour d’autres vendues jusqu’à une moyenne de 150.000 euros, où ce parti pris esthétique ne semble pas forcément de mise.

Les pièces très rares assorties d’estimations importantes peuvent être pénalisées quand elles n’entrent pas dans le cadre de formes contemporaines.

Pour deux exemples d’œuvres entrant chacune dans l’une de ces catégories et vendues à Paris, dans le cadre d’une confrontation plutôt convaincante même si elle reste hasardeuse sous certains aspects, un « serpent » de la culture Baga de la République de Guinée, un genre à la dynamique ondulée, décoré de pigments contenus dans des formes géométriques, a été facturé 2,33 millions d’euros en juin dernier chez Christie’s, quand, dans le même temps, chez Sotheby’s, une exceptionnelle coupe royale Yoruba, aux lignes compliquées et d’un aspect  « rustique », ne trouvait pas preneur faute d’enchères suffisantes (arrêtées à 880.000 euros).

L’exposition Charles Ratton, l’invention des arts primitifs, programmée en ce moment au musée du quai Branly, rappelle notamment comment des œuvres d’art africain ont pu être « corrigées » pour correspondre à l’esthétique de l’art moderne, parfois par la mutilation, mais aussi pour être conformes aux « bonnes mœurs ». Cette dernière motivation est abordée dans Arts rupestres et mythologies en Afrique de Jean-Loïc Le Quellec (Flammarion 2004), où l’on apprend que certains des motifs rupestres du continent africain, source de sa sculpture, n’ont jamais été répertoriés par souci des convenances.

Cette exposition du quai Branly évoque André Breton, un homme qui a tout de même fini par transformer le mouvement spontané du surréalisme en ministère. Breton se demandait notamment « ce qui de ces arts primitifs entrait dans la culture surréaliste ou pas ». Le fait qu’une partie du marché s’intéresse plus à la carrosserie des pièces d’art premier qu’à leur moteur ne date pas d’hier.

Dans les grandes ventes aux enchères d’art premier, le dénivelé des prix, depuis des sommets très importants constituant l’essentiel de la recette, est souvent abrupt.

Le 19 juin, chez Christie’s, à Paris, au cours de la vente de 15 lots originaires de Nouvelle-Guinée de la collection Jolika, provenant des Fine Arts Museum de San Francisco, la facture la plus élevée, 2,5 millions d’euros, allait à une figure de faîtage cérémonielle Biwat, estimée 750.000/1 million. Le second prix le plus élevé tombait à 145.000 euros, pour une planche Kwoi estimée 30.000/50.000 euros.

Le même jour, toujours à Paris, au cours d’une vente de l’opérateur proposant 117 lots d’Afrique et d’Océanie, dont 79 n’avaient pas trouvé preneur, 2,33 millions d’euros étaient engagés sur un « serpent » de la culture Baga, République de Guinée, et l’estimation de 30.000/50.000 euros d’une statuette Dogon Kambari était pulvérisée, pour une facture de 601.500 euros.

Après une petite tête de reliquaire Fang laissée à 337.500 euros avec les frais (20 %), soit sous une estimation de 300.000/500.000 euros sans ces frais, le prix suivant tombait à 133.500 euros, pour une figure de reliquaire Kota Ndassa. La majorité des lots ayant trouvé preneur était vendue sous les 50.000 euros, et plutôt conformément aux estimations.

Les déconvenues majeures concernaient une statuette féminine Dogon (estimée 300.000/500.000 euros) et une coiffe Baga (estimée 400.000/800.000 euros).

La veille, chez Sotheby’s, une première vacation de 50 lots de la collection d’art d’Afrique de Françoise et Jean Corlay avait viré au fiasco, avec 33 lots invendus. Les deux factures les plus importantes concernaient une statue janiforme Songye, originaire de la République Démocratique du Congo, payée 409.500 euros pour une estimation de 350.000/500.000 euros, et un masque Lwalwa, même origine, sur lequel 80.700 euros avaient été engagés (estimé 60.000/90.000 euros).

La déconvenue majeure concernait une effigie ancestrale Songyé dont on avait espéré obtenir 300.000/400.000 euros.

Le même jour, une seconde et difficile vente d’art premier de Sotheby’s, intégrant aussi de l’art océanien, était sauvée par des enchères finales largement supérieures à l’estimation de 120.000/180.000 euros pièce pour un masque Baulé de Côte d’Ivoire et un appuie-tête Songyé. Le masque était facturé 781.500 euros et l’appuie-tête 505.500 euros. Le troisième prix le plus élevé, 163.500 euros avec les frais, concernait un cavalier en ivoire Yoruba, adjugé sous une estimation de 150.000/200.000 euros sans les frais.

Sur les 71 lots présentés, 31 n’avaient pas trouvé preneur, dont le plus cher du catalogue, la coupe royale Yoruba citée plus haut et pour laquelle la dernière et insuffisante enchère avait été de 880.000 euros.

Une vacation intitulée « Arts primitifs », proposée à Drouot par AuctionArt le même mois et passée plus inaperçue, présentait 28 lots. Il s’agissait de vendre les dernières pièces de la collection d’Armand Charles, amis et client de Charles Ratton, qui avait acquis une grande partie de sa collection lors de la dispersion du Musée missionnaire de l’abbaye blanche de Mortain.

Une grande cuillère « Wakemia », peuple Dan de Côte d’Ivoire, présentant deux jambes humaines scarifiées prolongées par un haut cuilleron, un type très bien documenté quant à son usage et à sa fonction, avait été facturée 163.574 euros, pour une estimation de 20.000/25.000 euros.  Assorti de la même estimation, un masque féminin « Okuki », peuple Punu, Gabon, fin du XIXe siècle, avait été payé 60.721 euros. Pour 15 lots vendus au-dessus des estimations, cinq autres avaient été abandonnés en dessous.

Pour ces lots vendus sous les estimations, l’écart le plus important entre prix d’adjudication et estimation concernait une figure féminine debout, peuple Luba, République démocratique du Congo, fin XIXe-début XXe, laissée à 6.816 euros avec les frais (20%), quand 8.000/10.000 euros sans ces frais en étaient attendus.

Deux lots n’avait pas trouvé preneur dans cette vente annoncée sans tambour ni trompette. Le plus important était un personnage masculin debout, peuple Bété, Côte d’ivoire, estimé 10.000/12.000 euros.

Pierrick Moritz

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Catégories :Art, Art d'Afrique, Arts premiers, Expositions, New York City, Paris

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1 réponse

Rétroliens

  1. Une dispersion d’œuvres d’art premier de la collection Allan Stone plutôt difficile « Art Without Skin, l'art sans la peau

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