Pour vulgariser succinctement le mobilier Art déco, on peut parler de géométrisation des volumes, et des motifs décoratifs éventuels. Si ce “mouvement” concernant aussi l’architecture est plus connu pour être né après la Première Guerre mondiale, ses prémices se situent au début des années 1910. C’est-à-dire quand la vogue de l’Art nouveau s’essouffle.
L’Art déco est souvent rapproché du cubisme, mouvement pictural - dont la grande période historique s’arrête avec le début de la Première Guerre mondiale - de nature plus complexe qu’une simple géométrisation des formes. À propos de l’Art déco, on peut aussi évoquer le besoin d’ordre et de clarté ressenti après le chaos de cette Première Guerre mondiale.
Les créations de l’époque de l’Art déco sont toujours très recherchées, même avec un tassement des prix pour les pièces les plus exceptionnelles et, ces dernières années, des invendus de taille sur le marché de l’art en vente publique. Le mobilier Art déco le plus courant trouve aujourd’hui moins facilement preneur, un phénomène qui impacte toutes les spécialités pour ce niveau de qualité.
Art déco de luxe aux enchères millionnaires
Lors de l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925, évènement culminant de l’époque de l’Art déco, deux productions mobilières très différentes se côtoient. L’une vise une élite fortunée dans la tradition des meubles de luxe et se caractérise par l’emploi de matériaux et de techniques coûteux. Elle est novatrice mais reste dans la tradition des productions artisanales des époques antérieures, notamment par le travail d’ébénisterie.
Il s’agit de pièces uniques ou réalisées en très peu d’exemplaires, comme les meubles d’Émile-Jacques Ruhlmann dont la valeur d’un seul peut atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros, voire dépasser le million. Ces meubles rares sont le plus souvent marqués d’une signature estampillés. Ils peuvent être répertoriés dans des archives ou liés à une facture. Il existe également d’autres créations dessinées par Ruhlmann, mais diffusées en plus grand nombre et dont les prix sont loin d’atteindre des sommets.
Effets de matières et fusion culturelle
Certaines des créations les plus sophistiquées de l’époque de l’Art déco se singularisent par une recherche sur les effets de matières. Il s’agit de la transparence des marbres et des plaques d’albâtre pour les luminaires (Pierre Chareau), de l’emploi de matériaux nobles comme certains bois exotiques, mais aussi l’ivoire, le jade ou le corail. Cette production de luxe utilise des techniques artisanales et des matériaux coûteux et délicats. On pense au travail du laque (Eileen Gray, Jean Dunand, Gaston Suisse) ou de la marqueterie (y compris de paille pour certaines réalisations de Jean-Michel Frank), des essences de bois rares, de la ferronnerie (Edgar Brandt) et de la bronzerie d’art, du galuchat, de très beaux cuirs ou de parchemin pour le gainage ; l’emploi de feuilles d’or, la réalisation de verre gravé. De petits objets en matériaux précieux comme l’ivoire, l’écaille, le corail, l’or et l’argent sont réalisés par des créateurs aujourd’hui très recherchés. Il s’agit, par exemple, des pièces raffinées d’Eugénie O’Kin. Cette catégorie de meubles et d’objets peut intégrer l’influence des arts traditionnels japonais, chinois ou africain.
À la différence des engouements “exotiques” des époques antérieures, comme les vogues, du XVIIIe au début du XIXe siècles, pour la Chine, l’Orient et le Japon, on est ici dans la fusion culturelle et non dans le pastiche. Cet Art déco intègre parfois des motifs ornementaux abstraits ou figuratifs stylisés que l’on va retrouver, par exemple, sur des tapis (Ivan da Silva Bruhns).
Influence jusque dans les années 1950 pour une production bon marché
Cet Art déco de luxe a inspiré jusque dans les années 1950 – quand on arrête traditionnellement l’époque de l’Art déco à 1939 – une abondante production de meubles et d’objets bon marché qui, par mesure d’économie, ne pouvait reprendre que les lignes et la géométrisation du genre, avec un rappel plus ou moins heureux de motifs surexploités (comme celui de la fleur aplatie présenté comme un tronçon, dont on a aussi beaucoup abusé pour l’ornementation architecturale), et avec l’utilisation de matériaux communs comme certains bois, la fonte, le régule, le verre moulé, la bakélite, les marbres communs, le laiton, le métal doré, la terre cuite moulée, l’étain, la porcelaine, le grès.
Il s’agit de garnitures de cheminée, serre-livres, statuettes, sculptures animalières ou anthropomorphe, services à café, vases ou lustres évoquant de très loin les créations de Lalique, meubles de fabrication semi-industrielle comme les buffets de cuisine et les guéridons, boucles de ceinture, réveils, plateaux de service, services à liqueurs, et autres porte-photos. L’intérêt financier de ces meubles et objets est extrêmement limité
“Futuriste” ; préfiguration du phénomène de mondialisation
L’autre grand chapitre de l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925, concerne une production visionnaire, “futuriste”, toujours destinée à une riche clientèle, souvent de commanditaires. Il s’agit d’un modernisme élégant et raffiné, qui réfute l’ornementation, ingénieux, dont les formes seront sacrées à raison comme intemporelle, à l’instar de certaines créations d’Eileen Gray comme son fauteuil Bibendum. Ce mobilier, d’une influence phénoménale dans l’histoire des arts décoratifs contemporains, intègre parfaitement les réalisations du mouvement architectural dit “international” qui s’épanouit à partir des années 1920 et préfigure le phénomène de la mondialisation. Ces pièces d’époque s’échangent contre des sommes considérables.
Production de masse
Ce mobilier s’apparente à celui créé par un mouvement également représenté à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925 mais destiné à une production de masse. Ici, la fonction définit la ligne, l’ornementation est absente, les volumes sont évidés. On emploie des matériaux communs comme le métal tubulaire et le verre pour des meubles et objets pratiques, ergonomiques, économiques et reproductibles en série. Innovants et radicaux, ces préceptes s’inscriront naturellement dans l’histoire sociale et économique de l’Après-guerre, dans un monde qui réclame une production accrue, efficace et rapide, et offrant des standards internationaux pour donner ce que l’on nomme aujourd’hui “le design”. Ce type de mobilier d’époque est aujourd’hui très recherché. En dehors de ce qui en a été présenté lors de l’exposition internationale de 1925, où figuraient des pavillons emblématiques de ce mouvement comme celui de l’Esprit Nouveau de Le Corbusier ou les présentations de Robert Mallet-Stevens, ce courant s’est également fait connaître par l’Union des Artistes modernes créées en 1929 par le même Mallet-Stevens.
Christopher Dresser
Avant les ateliers du Bauhaus (1919-1933), initiateurs les plus connus de ce modernisme, certaines créations de l’Irlandais Christopher Dresser (1834-1904) sont reconnues comme avant-gardistes de cette approche toute fonctionnelle de l’objet, au détriment de l’ornementation. En 1937, l’Exposition internationale des Arts et des Techniques appliqués à la vie moderne de Paris a également revendiqué l’importance de l’efficacité de l’objet en terme de fonction.
Néoclassicisme
Un troisième mouvement décoratif s’épanouit pendant la période de l’Art déco. Il s’agit d’un néoclassicisme dont l’ornementation figurative reprend les thèmes de l’antiquité et qui se prolongera dans les années 1940. On retrouve notamment ces décors, pour une production destinée à une clientèle plutôt privilégiée, sur des meubles, des panneaux décoratifs ou des tapisseries. Le genre a ses amateurs mais fait moins l’unanimité.
Pierrick Moritz
Pierrick Moritz 2011-2012. Ce texte fait partie d’une somme déposée à la S.A.C.D sous les numéros 24503 et 254240.