La séquence de trois ventes d’art premier proposée chez Christie’s et Sotheby’s Paris, les 13 et 14 décembre, montre que, comme toutes les autres, la spécialité est au parfum des effets psychologiques et réels de la crise financière occidentale, avec un attentisme accru de la part des vendeurs et des acheteurs, et de manière plus sensible qu’au premier semestre où la situation économique mondiale semblait se détendre, même si le phénomène n’a jamais vraiment cessé depuis l’épisode ravageur des créances pourries ayant conduit à la débâcle de septembre 2008.
La configuration des résultats de ces vacations d’art premier vient illustrer la situation générale sur le marché de l’art en vente publique : les collectionneurs sélectionnent la rareté parmi la rareté, augmentant encore la fébrilité par la prise de risque chez les opérateurs et les vendeurs puisque certains lots phares peuvent être délaissés, et les estimations de pièces moins en vue pulvérisées dans des proportions inattendues.
Pour les “arts premiers”, si, après la garantie de l’authenticité par la traçabilité, les critères de sélection produisant les prix les plus élevés en vente publique sont depuis longtemps d’avantage liés à l’esthétique qu’à l’usage rituel, un regard tout à fait occidental qui prend sa source dans l’art moderne du début du XXe siècle (cubisme, surréalisme), les qualités requises aujourd’hui pour ces objets réalisant des prix faramineux au marteau semblent parfois plus relever de l’esthétisant que de l’esthétique, soit une représentation des arts historiques anciens africains, océaniens et d’Amérique du Nord probablement encore plus éloignée de la réalité.
Après avoir assorti l’art africain à l’art déco, on peut se demander si un certain marché de l’art ne serait pas aujourd’hui en passe de le coordonner au design d’après-guerre. On pense au très graphique sceptre Mboum du Cameroun, payé 216.500 euros sur une estimation de 6.000/9.000 euros le 14 décembre chez Sotheby’s, ou au corps tout en ligne brisée de la statuette Léga (H. 12,5 cm), République Démocratique du Congo, payée 960.750 euros sur une estimation de 60.000/90.000 euros lors de la dispersion de la collection Pierre Guerre (mais venant d’une autre collection) en juin dernier à Paris.
Des trois ventes d’art premier parisiennes des 13 et 14 décembre chez Christie’s et Sotheby’s, la dernière vacation, proposée le 14 décembre chez Sotheby’s, est celle qui a remporté le plus grand succès, et notamment avec un taux d’invendus de 18,7 % quand, pour l’opération comparable, Christie’s affiche quelque 39 % de lots restés sur le carreau.
Pour ce dernier opérateur, la soirée du 13 décembre avait très mal commencé, puisque sa première vente d’art océanien a généré quelque 50% d’invendus. Il s’agissait d’objets de la collection Daniel Blau où la plupart des estimations tournaient essentiellement entre quelques milliers et quelques dizaines de milliers d’euros. Les deux lots les plus chers, une grande herminette originaire de Tahiti, estimée 80.000/120.000 euros, et d’une massue maorie en néphrite, Nouvelle-Zélande assortie d’une estimation de 30.000/40.000 euros, n’ont pas trouvé preneur.
Le prix le plus important, 33.400 euros avec les frais (20 %), est allé à un chasse-mouches des îles Samoa estimé 30.000/50.000 euros sans ces frais. C’est-à-dire que l’objet a été adjugé légèrement sous son estimation basse.
L’autre vente de cet opérateur proposait 102 lots d’art premier africain, océanien et d’Amérique du Nord, dont quelques pièces estimées plusieurs centaines de milliers d’euros. Ici, 40 lots n’ont pas trouvé preneur.
Le prix le plus important, 1 million d’euros, concerne la sculpture d’un lion, âme de bois recouverte d’argent, culture Fon du Bénin. Cette statuette de 28,5 cm de hauteur était estimée 200.000/300.000 euros. D’une remarquable qualité d’exécution, l’objet fait partie d’un genre excessivement rare. Pour une autre estimation très largement dépassée, une paire de statuettes Yoruba, Nigeria, de 89 cm et 90 cm de hauteur, a été échangée contre 385.000 euros sur une estimation de 80.000/120.000 euros.
Un des lots les plus intéressants du catalogue, un masque “moustique” Tlingit (hauteur 18,5 cm), côte nord-ouest de l’Amérique du Nord, Alaska, Canada, a été payé 277.000 euros sur une estimation de 50.000/70.000 euros. Selon la notice de la maison de vente, cette pièce est arrivée au Museum of American Indian de New York en 1949 avec la description : “Mosquito mask, red, blue and black painted decoration. Tlingit. Alaska”. Retiré de l’inventaire du musée, le masque a été acquis par l’antiquaire Robert Huber en 1970, puis est passé dans les mains de Ben Birillo avant de devenir, en 1975, la propriété de l’actuel vendeur.
Le lot le plus cher du catalogue, un très grand masque Fang N’gil (H. 58 cm), Gabon, a été payé 931.000 euros avec les frais (12%) sur une estimation de 600.000/800.000 euros.
La déconvenue la plus importante de cette vacation concerne une caryatide Luba (H. 51 cm), République Démocratique du Congo. Assortie d’une estimation de 500.000/800.000 euros, elle n’a pas trouvé preneur. Une statue Ashanti (H. 99 cm), Ghana, estimée 150.0000/200.000 euros, et une coupe Yorouba (H. 59, 5 cm), Nigeria, estimée 100.000/150.000 euros, sont également restées sur le carreau.
Le 14 décembre, Sotheby’s a fait beaucoup mieux que sa concurrente directe pour son unique vente dans la spécialité. Seulement 18 lots sur sur les 96 proposés n’ont pas trouvé preneur.
Si le lot phare du catalogue, un masque punu du Gabon (H. 32 cm), une pièce collectée en 1927 au Congo, a été payé 1 million d’euros sur une estimation de 350.000/450.000 euros, on retiendra surtout de cette vente le très rare pendentif en ivoire (H. 8 cm), originaire de la République Démocratique du Congo, payé 780.750 euros sur une estimation de 30.000/50.000 euros. Il s’agit d’un prix tout à fait exceptionnel pour ce type d’objet. Celui-ci avait été acquis dans une vente aux enchères britannique locale vers 1980.
Même surprise pour un masque kanak d’une hauteur de 31 cm. Collectée, selon le catalogue, sur la côte Est de la Nouvelle-Calédonie en 1850 (la notice précisant que, si c’est le cas, il s’agirait d’un des plus anciens masques prélevés sur l’île), cette pièce a été payée 420.750 euros sur une estimation de 50.000/70.000 euros.
Le coefficient multiplicateur le plus important entre l’estimation et le prix finalement payé concerne une hache d’apparat Songye, République Démocratique du Congo. D’une hauteur de 40 cm, avec une lame présentant un décor gravé et ajouré, collecté dans les années 1910-1912, l’objet a été payé 384.750 euros sur une estimation de 5.000/7.000 euros.
Pour un écart toujours impressionnant, un sceptre Mboum du Cameroun, hauteur 44 cm, une pièce qui aurait été collectée en 1910-1911, a été payé 216.500 euros sur une estimation de 6.000/9.000 euros. Cette performance mise en regard des 48.750 euros payés pour un objet très similaire et de même provenance, un autre sceptre Mboum du Cameroum légèrement moins haut, inscrit au catalogue de la vente avec une estimation de 4.000/5.000 euros, illustre la complexité de la situation.
Les déconvenues majeures de la vacation concernent une statue Sogye, République Démocratique du Congo, estimée 200.000/300.000 euros, hauteur 83 cm, apparue chez Sotheby’s Londres en 1969, et une statue d’homme-lézard, Ile de Pâques, longueur 34 cm, estimée 150.000/200.000 euros, ayant fait partie de la collection Maurice Pinto, qui l’aurait acquise auprès d’un couvent belge.
Pour l’importance des estimations des lots invendus, on descend ensuite aux 25.000/40.000 euros attendus d’une statue Mumuye, Nigeria, entrée dans la collection du Suisse Gilbert Huguenin en 1963.
Pierrick Moritz

