Cet article est la version complète et actualisée de celle publiée en mai 2011 sur Artwithoutskin
Avec les plateformes de vente de l’Internet, jamais dans l’histoire du commerce des objets de brocante, de collection et des objets et des œuvres d’art, de tels volumes de marchandises n’auront été échangés à l’échelle planétaire en une décennie. Si les prix des objets les plus courants se sont effondrés, on assiste à un assèchement de l’offre inédit pour ceux de belle qualité et d’un réel intérêt.
La facilité apportée par les plateformes de l’Internet permettant aux particuliers de vendre leurs objets anciens et de collection a fini par se retourner contre les vendeurs pour la marchandise la plus courante. Côté acheteurs, la raréfaction accélérée des objets intéressants produit une hausse des prix.
Vide-greniers et arrivée d’eBay en France
L’effondrement des prix des objets de collection, de brocante, des antiquités, des objets et des œuvres d’art plus ou moins courante tient principalement à la démocratisation de l’utilisation des plateformes de l’Internet spécialisées au début des années 2000, notamment avec l’arrivée d’eBay en France. La multiplication des vide-greniers de particuliers à partir du début des années 1990 (également époque du plein essor des dépôts-vente) avait amorcé cette dévalorisation. La conjugaison des deux phénomènes a modelé un marché qui n’est plus essentiellement contrôlé par les seuls professionnels, corporation très critiquée mais qui tirait les prix vers le haut.
Un marché non régulé, inondé dans l’anarchie la plus totale d’objets semblables dans le même temps
Avant ces bouleversements, les marchands de disques ou de bandes dessinées ne présentaient qu’un exemplaire d’un collector en vitrine, quand ils en avaient 25 similaires dans leur réserve. Ils attendaient que cet exemplaire soit vendu avant d’en afficher un autre.
Des centaines d’exemplaires de titres identiques ont été mis en vente simultanément sur les vide-greniers, puis des milliers sur l’Internet, contribuant à l’effondrement de cotes qui peuvent être descendues sous les 10 euros quand elles en valaient une centaine dix ans plus tôt.
Les prix ont littéralement plongé dans certaines spécialités du fait d’un marché non régulé, inondé dans l’anarchie la plus totale d’objets semblables dans le même temps.
La spirale de la chute des prix
Dans le cadre de l’explosion et l’éparpillement de l’offre sur l’Internet, la confusion née du fait que des objets identiques sont présentés à des prix extrêmement variables d’un vendeur à l’autre – et que des objets semblables peuvent inonder brutalement les sites de vente de l’Internet à tout moment, notamment quand il s’agit d’objets manufacturés dont des stocks oubliés et à l’état de neuf – est le facteur majeur de la baisse des prix, notamment pour les livres et les objets de collection.
L’acheteur potentiel se place en position attentiste et finit par jeter son dévolu sur la proposition de prix la plus basse possible pour un même objet. Le montant de cette bonne affaire – les informations restent visibles un certain temps sur l’Internet – servira de référence de prix maximum d’achat pour d’autres exemplaires de cet objet, contribuant encore à la baisse de la cote.
Dans ce contexte, les vendeurs ont été amenés à présenter des pièces de meilleure qualité pour se démarquer de la concurrence, contribuant ainsi à la chute des prix d’objets moins courants sans être pour autant des pièces uniques.
Aujourd’hui, la classe moyenne supérieure touchée par la crise économique étend le phénomène à la marchandise de meilleure qualité dont elle est vendeuse et avec une moindre représentation en tant qu’acheteuse.
La grande braderie
Des situations de nécessité ont conduit cette population à brader sur l’Internet des œuvres et objets d’art dont la valeur peut atteindre plusieurs milliers d’euros. Le phénomène s’est encore accru du fait du retour des objets refusés ou invendus dans les salles des ventes. Leur nombre a considérablement augmenté dans un contexte où beaucoup de lots ne trouvent pas preneur et où les opérateurs du monde des ventes aux enchères publiques sont devenus extrêmement sélectifs.
Des objets qui auraient été acceptés il y a quelques années dans des ventes aux enchères ne le sont plus aujourd’hui. On les retrouve dans un premier temps bradés sur l’Internet, où les sites spécialisés ont dépassé le stade de la saturation depuis un moment (le pourcentage d’invendus y est extrêmement important), puis, s’ils ne trouvent toujours pas preneur, sur les vide-greniers ou les stands des ventes de charité.
Désertion des boutiques et des salles des ventes par la classe moyenne supérieure
La désertion des boutiques d’antiquaires et des salles des ventes par cette classe moyenne supérieure qui s’intéressait à des objets dont les prix allaient de quelques centaines à quelques milliers d’euros s’est renforcée avec la crise de 2008.
Les premiers signes de désaffection de cette clientèle pour les professionnels sont apparus bien avant le “début officiel” de ces problèmes économiques, notamment du fait de la concurrence des plateformes de vente sur l’Internet où ces acheteurs avaient pris l’habitude de s’approvisionner auprès des vendeurs particuliers réputés moins chers, mais aussi parce que des problèmes de budget, de logement, d’emploi et de précarité se posaient déjà à elle.
Une classe sociale relativement privilégiée a commencé à renoncer à la petite folie à quelques centaines d’euros – voire quelques milliers pour une occasion exceptionnelle – qu’elle s’octroyait de temps en temps dans des ventes aux enchères ou des boutiques spécialisées en bibliophilie ou objets de vitrine. Dans le même temps, elle devenait vendeuse des objets dont elle était auparavant consommatrice, contribuant ainsi au phénomène de la chute des prix dans ses anciennes spécialités de prédilection.
Redressement des prix des objets anciens et de collection de bonne qualité par l’assèchement de l’offre
Ce constat pessimiste est aujourd’hui nuancé par un redressement des prix des objets anciens et de collection, au moins de bonne qualité et en parfait état, engendré par un assèchement de l’offre. Le phénomène de pénurie trouve une partie de son explication dans le fait que, avec le développement tous azimuts des plateformes de vente de l’Internet, jamais dans l’histoire du commerce des objets de brocante, de collection et des objets et des œuvres d’art, de tels volumes de marchandises n’auront été échangés à l’échelle planétaire en une décennie.
Exportation de masse hors de France
Les quantités de marchandises de ce type expédiées hors de France par l’intermédiaire de l’Internet ont été et sont extrêmement importantes. Le phénomène est d’autant plus inédit que, quand ce type d’exportation était autrefois, pour la grande majorité, l’apanage des professionnels, les particuliers y ont largement contribué. Bien entendu, des objets et des œuvres d’art sont aussi importés en France par l’intermédiaire de l’Internet, et notamment des plateformes de vente.
Frénésie de «chasses aux trésors»
Cette accélération de la circulation de la marchandise par l’intermédiaire de l’Internet, qui entraîne pour partie sa sortie du territoire français, est aujourd’hui soutenue par les problèmes économiques de beaucoup de Français et incitée par la communication importante des opérateurs de l’Internet. Ces deux phénomènes entraînent une frénésie de «chasses aux trésors», les objets étant sortis très rapidement d’endroits où, autrefois, ils pouvaient sommeiller pendant des générations.
Les plus beaux objets restent absents plus longtemps du marché
Dans le cadre d’un commerce dont la spécificité est de s’intéresser à une marchandise dont la production est arrêtée, un nombre bien plus important – proportionnel à la quantité inédite de transactions passées ces 10 dernières années par l’intermédiaire de l’Internet - de très beaux objets parfaitement identifiés est aujourd’hui conservé par leurs acquéreurs. Les pièces de qualité étant gardées plus facilement et plus longtemps que les autres, le phénomène de raréfaction s’en trouve renforcé.
Attentisme des vendeurs
La multitude d’exemples d’objets intéressants partis à vils prix ces dernières années sur l’Internet, souvent après des tentatives successives et infructueuses, a conduit une partie des vendeurs à mettre un terme à la spirale infernale dans l’attente de jours meilleurs. Pour d’autres encore, il s’agit désormais de conserver ce genre de patrimoine “rassurant” dans un environnement général incertain.
Pour toutes ces raisons, les très beaux objets sont désormais beaucoup plus difficiles à trouver à bon compte pour les professionnels comme pour les particuliers.
L’objet rare, quelle que soit la spécialité
Pour les améliorations les plus spectaculaires, on peut citer le regain d’intérêt pour les très beaux et/ou originaux objets de vitrine des XVIIIe et XIXe siècles, spécialité où certaines estimations sont désormais démultipliées. Quand il s’agit d’objets de vitrine de grande qualité, les prix finalement payés dans les ventes aux enchères peuvent même atteindre des niveaux jamais vus. Une estimation de quelques centaines d’euros peut se transformer en enchère finale de plusieurs milliers d’euros.
Le phénomène se vérifie également dans certains domaines de collection très pointus : instruments du vin, moulins à café de comptoir du XIXe siècle, plioirs à dentelles en bois sculpté des XVIIIe et XIXe siècles ou antique fer à repasser “lingot” en laiton, ou pour des objets de charme comme ces petits mannequins de peintre en bois du XIXe siècle. La valeur de ces objets peut également atteindre plusieurs milliers d’euros.
Globalement, seule la cote de la pièce rare a survécu, et souvent progressé de façon impressionnante. Quelle que soit la spécialité, il faut posséder l’objet qui se démarque du commun par son originalité, sa qualité, par la curiosité qu’il est capable de susciter.
Le constat est identique pour les œuvres et objets d’art, domaines où l’écart de prix entre le beau et l’exceptionnel n’a jamais été aussi important et ne cesse de se creuser, et ceci d’autant plus que les pièces relevant de la première catégorie se vendent plus difficilement.
Pierrick Moritz
Pierrick Moritz 2011-2012. Texte enregistré à la SACD sous les numéros 24503 et 254240, faisant partie d’une somme sur le patrimoine “réaliste” des Français en objets de brocante, antiquités, objets et œuvres d’art. Ce texte est protégé par la législation sur le droit d’auteur. Sa reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation de l’auteur. La protection du travail de l’auteur concerne la reproduction directe du contenu et de sa structure, mais aussi la contrefaçon, jugée sur les similitudes, mais aussi sur les différences destinées à les maquiller.