Conséquence, parmi d’autres, du boom économique de la Chine et de l’enrichissement considérable d’une fraction de sa population, l’engouement pour les objets et œuvres d’art traditionnel chinois s’accompagne d’une spéculation en partie stimulée par la forte exposition médiatique d’une spécialité autrefois plus confidentielle. Devant un marché désormais beaucoup plus sélectif, les apprentis chercheurs occidentaux de “trésors” chinois anciens appréhendent souvent difficilement les critères culturels faisant l’intérêt de telles pièces.
En Chine, il existe l’art de peindre le vide, de le rendre sensible et de composer de multiples variations sur ce thème singulier, Rudolf Otto dans Le Sacré, 1917.
Ces œuvres se rangent parmi les créations les plus profondes et les plus grandes que l’art humain ait jamais produites, Otto Fischer dans Das Kunstblatt, janvier 1920.
Les phrases les plus justes et les plus belles écrites par des Occidentaux sur l’art traditionnel chinois sont le plus souvent relativement anciennes, l’Occident semblant avoir perdu pendant des décennies la trace de cette immense culture.
La Chine récupère son patrimoine, en partie pillé par les Occidentaux
Investisseurs et collectionneurs, principalement chinois, ont contribué à la montée vertigineuse des prix des objets et œuvres d’art chinois en spéculant sur une manne créée par la classe sociale la plus aisée qui a émergé du boom économique de la Chine. Cette élite financière semble aussi désireuse de s’entourer les témoignages d’un passé fastueux que de rapatrier nombre d’objets impériaux dispersés de par le monde à la suite des exactions étrangères de la seconde moitié du XIXème siècle.
Quand ils sont retrouvés en Europe, les objets chinois impériaux peuvent provenir de pillages militaires. On pense notamment au premier sac du palais d’été des empereurs à Pékin à l’automne 1860 par les armées française et anglaise, peu avant la fin de la troisième Guerre de l’opium.
La première phase de cet interminable conflit débuta en 1842 à la suite de l’interdiction par la Chine des importations d’opium par la Grande-Bretagne pour en protéger sa population. La mesure ne fut pas du tout du goût des Anglais qui entrèrent en conflit pour continuer à y acheminer leur opium indien. Le palais d’été de Pékin fut à nouveau pillé par l’Alliance des huit Nations en 1900.
Des enchères millionnaires pour des estimations millionnaires
En mars 2011, dans deux ventes aux enchères toulousaines, un rouleau impérial chinois long de 24 mètres ayant appartenu à l’empereur Qianlong (règne de 1736 à 1795) était payé 22,05 millions d’euros et 12,93 millions étaient engagés sur un sceau impérial en néphrite blanche du même empereur.
Un an plus tard, un lave-pinceau chinois en céramique Ru, lot vedette d’une série de ventes organisée par Sotheby’s à Hong Kong, était emporté pour l’équivalent de 20 millions d’euros.
Des prix incroyables pour des objets aux estimations modestes
Si les prix records enregistrés dans les ventes publiques pour de rarissimes objets et œuvres d’art traditionnel chinois – en opposition aux pièces d’exportation adaptées au goût des Occidentaux – concernent principalement des lots aux estimations déjà très importantes, d’autres (dont des pièces d’exportation), pour lesquels les attentes sont beaucoup plus modestes, décuplent régulièrement leur estimation.
En 2010, dans une vente milanaise de Sotheby’s, un amateur engageait 120.750 euros sur une petite sculpture en corail rouge de la première moitié du XXe siècle estimée 500/700 euros. En décembre 2011, dans une vente parisienne du même opérateur, l’estimation de 600/800 euros pour une bouteille en verre overlay vert et jaune, marque Qianlong, donnait une facture finale de 29.800 euros. Lors d’une vente aux enchères chez Tajan, à Paris, quelques mois auparavant, un vase bouteille chinois de la fin du XIX siècle – et dont il manquait quand même le fond – était payé 32.937 euros quand 300/400 euros en étaient attendus.
L’écart le plus incroyable entre estimation et prix finalement payé pour un objet d’art chinois négocié en vente publique concerne un vase à décor de la famille rose et or, présenté l’année dernière chez Sotheby’s, à New York. Estimée 800/1.200 dollars, cette porcelaine d’une quarantaine de centimètres de hauteur, marquée d’un cachet Qianlong (XVIIIe), mais vendue pour une création du début du XXe siècle à cause de doutes sur son ancienneté, était payée 18 millions de dollars.
Un raccourci aux références spectaculaires, des acheteurs plus sélectifs
Cette présentation sensationnelle du marché des objets d’art chinois ancien, un raccourci aux références spectaculaires, pourrait faire oublier que les objets vendus à de tels prix sont exceptionnels dans leur catégorie. Beaucoup d’autres ne trouvent pas preneur.
L’augmentation considérable des prix des objets d’art chinois ancien depuis une dizaine d’années, plus progressive qu’on pourrait le penser, a connu une accélération en fin de période, notamment due à une forte poussée spéculative. Des échelles de prix revues en très forte hausse dans le cadre d’une évolution exponentielle pourraient expliquer ce décalage entre estimation et enchère finale pour certaines pièces pour lesquelles on ne possède pas d’éléments de comparaison antérieurs à cette séquence.
Le seuil de résistance à la hausse testé par les opérateurs semble atteint. Les acheteurs les plus riches sont beaucoup plus sélectifs, ne s’intéressant, comme dans bien d’autres spécialités, qu’à l’extrême rareté. Ils tournent le dos aux estimations rendues extravagantes par des expériences inattendues de prix mirobolants.
Invendus, impayés et spéculation
Même si des prix faramineux sont toujours enregistrés en vente publique pour la spécialité, et pour les objets et œuvres d’art impériaux en particulier, certaines difficultés se font sentir depuis 2011, et que cela soit à Paris, New York ou Hong Kong.
De plus en plus d’objets d’art traditionnels chinois, dont de très importants, ne trouvent pas preneur. Beaucoup ne sont aussi jamais payés, des spéculateurs ayant espéré réaliser une plus-value dans le cadre d’une revente entre l’enchère finale et le règlement (l’enchérisseur s’arrange pour faire patienter la maison de vente, ce qui peut durer un certain temps). La manœuvre est rendue compliquée par le fait que les objets ne sont bien entendu jamais remis avant l’encaissement du règlement.
Ces impayés sur les objets d’art chinois les plus prestigieux ont pris une telle ampleur que les maisons de vente en sont arrivées à demander le versement de cautions préalables pour les pièces les plus importantes. Ces garanties peuvent atteindre plusieurs millions de dollars hong kongais. Les acheteurs potentiels désireux d’enchérir sur ces objets les plus chers doivent aussi s’enregistrer auprès de l’opérateur avant la vente, avec pour condition de fournir toute preuve de garantie financière demandée.
Outre le fait que l’injonction de prouver sa solvabilité puisse froisser les susceptibilités, et d’autant plus dans la culture chinoise, les vrais investisseurs et collectionneurs sont devenus extrêmement méfiants devant cette forme de spéculation. Les résultats de ces ventes aux enchères d’art chinois, immédiatement signalés par les opérateurs et répertoriés par les bases de données après les vacations, doivent être interprétés avec la plus grande prudence, certains concernant très probablement des objets et œuvres d’art qui n’ont jamais été payés.
Les ressources en objets d’art chinois ancien sont importantes
Certains prix exorbitants demandés pour des pièces d’art chinois ancien ne présentant pas de caractère exceptionnel sont d’autant moins crédibles qu’on peut légitimement estimer que les ressources en marchandise de ce type sont extrêmement importantes.
Si les amateurs de “chinoiseries” européens des XVIIIe et XIXe siècles faisaient partie d’une couche sociale privilégiée – et donc réduite – de la population, les quantités d’objets réunies dans leurs cabinets réservés à la spécialité pouvaient être impressionnantes.
Aux États-Unis, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, certaines pièces “exotiques” de luxueux appartements new-yorkais pouvaient être littéralement farcies d’objets d’art chinois, comme le montrent les photographies d’époque de Joseph Byron (New York Interiors at the Turn of the Century, Dover Publications, 1976).
On pense aussi aux cargaisons d’épaves de porcelaines chinoises anciennes d’exportation qui gisent au fond des océans et dont certaines sont remontées à destination du marché de l’art, y compris par le marché noir asiatique.
Rareté des objets fabriqués pour la cour impériale
Ces faits déplaisants ont moins de succès que les histoires très médiatisées d’objets chinois millionnaires découverts chez des particuliers qui en ignoraient la valeur, et notamment en France. Du coup, certains rêvent de dénicher de tels trésors dans leur cave ou sur les vide-greniers. Au risque de faire baisser encore d’un cran l’enthousiasme, il faut rappeler que les objets d’art chinois figurant parmi les plus recherchés, notamment ceux ayant appartenus à la cour impériale, sont rares.
S’ils donnent lieu à une flambée des prix sans précédent, les objets impériaux ont toujours été appréciés de collectionneurs qui déboursaient des sommes moins phénoménales mais déjà conséquentes pour les acquérir. Ce marché était simplement plus confidentiel. S’il peut tenter de surfer sur cette vague spéculative, le propriétaire d’un objet de ce type n’est pas toujours sûr d’obtenir des prix aussi satisfaisants que ceux dont la communication des maisons de vente, cherchant aussi à frapper les esprits pour recruter de nouveaux vendeurs, se fait l’écho.
La présence d’un cachet de règne n’est pas un gage assuré de grande valeur
Les Français trouveront le plus souvent des objets d’exportation dont la valeur sera située entre quelques dizaines et quelques milliers d’euros.
Dans tous les cas, les marques de cachet, et notamment de règne, éventuellement présentes sur un objet ou une œuvre d’art chinois doivent être déchiffrées par des spécialistes. Pour les marques de règne, il pourra par exemple définir si celle-ci est apocryphe. Si la présence de ces marques de cachet n’est pas forcément un gage de très grande valeur, un objet d’art chinois qui en est dénué peut valoir très cher. Ainsi, dans la catégorie des porcelaines, certains pièces impériales et pour certaines périodes peuvent n’en présenter aucune.
Ces empreintes peuvent aussi être incisées sous des verreries comme les superbes monochromes opaques du XVIIIe siècle, en rouge ou en bleu, ou dites overlay de la même époque. Ces objets précieux peuvent comporter des calligraphies pour des dédicaces et/ou des poèmes. Des objets destinés à la cour peuvent être identifiés par une couleur qui, à une époque donnée, lui était réservée. Il existe un répertoire des formes spécifiques des céramiques chinoises.
Des panneaux chinois anciens sur des meubles de télévision
Si des panneaux anciens en laque chinois ont été employés et réemployés dans l’ébénisterie françaises à des époques antérieures, il faut savoir que, autour des années 1960, période où l’art chinois ancien bénéficie d’un effet de mode dans un certain milieu bourgeois, des ébénistes parisiens réalisaient des meubles agrémentés de véritables panneaux anciens en laque chinois en façade.
Il s’agit notamment de meubles “cache-télévision”, équipement jugé très laid à l’époque, se présentant sous forme de bahut à deux vantaux, mais aussi de coffres équipés d’un élévateur pour le téléviseur. Si la structure moderne du meuble n’a aucune valeur, ces panneaux anciens peuvent souvent se vendre au moins quelques centaines d’euros, parfois plus.
On connaît aussi des exemples de “meubles musicaux” de la même époque, également réalisés à partir de panneaux chinois anciens, comme des tables basses dont les panneaux chinois anciens amovibles dissimulent du matériel hi-fi.
Le jade : de l’or, spirituel
Certains prix importants payés pour des objets et œuvres d’art traditionnel chinois sont établis à l’aune de critères philosophiques et religieux qui peuvent échapper aux Occidentaux. On pense, par exemple, aux sommes parfois très importantes payées par les jades sculptés, et même d’époque moderne.
Ici, la symbolique du matériau détermine la valeur de l’objet, comme les critères de sélection internationaux pour le matériau (poids en carat, rareté de la couleur) et esthétique par le talent du sculpteur. Selon le Dictionnaire des Symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (collection Bouquins, Robert Laffont/Jupiter) le jade, de même que l’or, est chargé de Yang et donc d’énergie cosmique. Symbole même du Yang, il est doué de qualités solaires, impériales, indestructibles. (…). La définition précise également qu’il est l’emblème de la perfection, de la fonction royale et que même la sonorité du matériau est chargé de symboles.
Le souffle mythique de l’antique Tao, la respiration de l’Être intime
La peinture classique chinoise paysagiste (sur rouleau dont certains très longs, mais aussi sur des feuilles d’éventail), immuable depuis des siècles et que les Occidentaux appréhendent avec difficulté, d’autant plus quand certaines de ces œuvres figuratives dépouillées s’échangent contre des millions d’euros sur le marché de l’art, est avant tout emprunte de spiritualité.
Dans son ouvrage Le Sacré, Rudolf Otto fait référence à un article d’Otto Fischer sur ce sujet et publié dans le numéro de janvier 1920 de la revue d’art allemande Das Kunstblatt : “Ces œuvres se rangent parmi les créations les plus profondes et les plus grandes que l’art humain ait jamais produites. Qui se plonge dans leur étude perçoit derrière ces eaux, ces nuages et ces montagnes le souffle mythique de l’antique Tao, la respiration de l’Être intime. Dans ces images résident de profonds mystères, tous ensemble voilés et révélés. Il y a en elles la connaissance du “néant” et du “vide”, la connaissance du Tao du ciel et de la terre, qui est aussi le Tao du cœur humain. Malgré leur éternel mouvement, on croit percevoir en elles une profondeur lointaine et silencieuses, et comme un souffle caché sous les flots.”
L’art de peindre le vide
Dans le même ouvrage, l’auteur nous parle de la particularité du vide dans la peinture chinoise classique : “En Chine, il existe l’art de peindre le vide, de le rendre sensible et de composer de multiples variations sur ce thème singulier. Il y a des tableaux sur lesquels il n’y a “presque rien”, un style qui consiste à produire le plus d’effet avec les traits les plus exigus et les moyens les plus réduits ; bien plus, à la vue de très nombreux tableaux, spécialement de ceux qui sont en rapport avec la tendance contemplative, on a l’impression que le vide est lui-même l’objet dépeint, qu’il est l’objet principal de la peinture.”
Pierrick Moritz
Sources bibliographiques : John Ayers : La Collection de porcelaines chinoises de Marie Vergottis. Traduction française de Frank Dunand. Fondation Georges et Marie Vergottis. Lausanne. La Bilbliothèque des Arts, 2004. Rudolf Otto : Le Sacré, l’élément non-rationnel dans l’idée du divin et de sa relation avec le rationnel, pp 105-106, 108. Petite Bibliothèque Payot. Édition de 1968.
Pierrick Moritz 2011-2012. Texte enregistré à la SACD sous les numéros 24503 et 254240, faisant partie d’une somme sur le patrimoine “réaliste” des Français en objets de brocante, antiquités, objets et œuvres d’art. Ce texte est protégé par la législation sur le droit d’auteur. Sa reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation de l’auteur. La protection du travail de l’auteur concerne la reproduction directe du contenu et de sa structure, mais aussi la contrefaçon, jugée sur les similitudes, mais aussi sur les différences destinées à les maquiller.