Archive pour la catégorie ‘Livres’

Les valeurs de l’univers de la bande dessinée

24 mai 2012

Comme pour tout le domaine du livre de collection, la spécialité de la bande dessinée souffre de la surabondance et de la désorganisation de l’offre des plateformes de vente de l’Internet. Néanmoins, les raretés continuent à s’échanger contre des sommes très importantes et, parfois, spectaculaires.

Les comics

Ce sont les comics américains originaux (en langue anglaise), ces magazines bon marché qui offraient des bandes dessinées à épisodes, et principalement des années 1930 à 1960, qui atteignent les plus hauts prix. Leurs premiers numéros et ceux qui comportent l’apparition initiale de super-héros comme Superman ou Batman valent de véritables fortunes, et à partir de plusieurs milliers de dollars.

Les caractéristiques formelles de ces bandes dessinées sont annonciatrices du Pop Art – Roy Lichtenstein a directement exploité des vignettes extraites de Comics -  et peuvent aussi être rapprochées de celles des estampes japonaises. Vu sous cet angle, le manga constitue un retour aux sources pour l’univers de la bande dessinée.

Ces raretés américaines, principalement des années 1930 à 1960 pour la période la plus recherchée, où interviennent des super héros récurrents, s’appellent notamment Action comics, Detective comics, Master Comics, Marvel, Adventure comics.

En 2010, un exemplaire du numéro 1 d’Action Comics dans lequel se trouve la première aventure de Superman, a été payé 436.000 dollars sur le site américain spécialisé Comicconnect.com. Le précieux fascicule, acheté 10 cents en 1938, a été trouvé in extremis par une famille américaine dans la cave de la maison dont on allait l’expulser.

Quelques temps auparavant, sur le même site, deux autres exemplaires du même comics, en meilleur état, s’étaient respectivement vendus 1 et 1,5 millions de dollars.

Il n’existe pas de marché spécifique en Europe pour les comics américains. Pour les faire estimer et les vendre, il faut passer par des opérateurs américains. Mais le jeu peut vraiment en valoir la chandelle si l’on découvre de telles raretés.

L’indétrônable Tintin

En France et en Belgique, les prix les plus  élevés payés pour des bandes dessinées n’atteignent pas les records des comics américains. Ils oscillent généralement entre quelques centaines et quelques milliers d’euros, voire des montants avec un zéro de plus dans des cas très exceptionnels.

Pour les bandes dessinées les plus recherchées, on citera les albums de Tintin parus entre 1930 (Tintin chez les Soviet) et 1976 (Tintin chez les Picaros), le dernier titre intitulé Tintin et l’alph’art (1986) étant un album posthume. Certains des prix les plus élevés reviennent aux éditions les plus anciennes de l’album à couverture cartonnée, comme celle de Tintin chez les Soviet publié aux Éditions du Petit Vingtième en 1930 ou, chez le même éditeur, Tintin au Congo (1931) et Tintin en Amérique (1932).

Des prix records sont parfois enregistrés pour des albums sortis plus tardivement. En octobre 2010, dans une vente aux enchères française, un amateur a engagé 18.500 euros pour une édition originale belge de Tintin au Tibet, datée de 1960. Il s’agit de l’exemplaire numéroté d’un tirage de tête limité à 100 exemplaires et signé par Hergé.

Sur l’Internet, des sites experts sont consacrés au héros de Hergé. Ils dressent notamment la liste des facteurs influant sur la cote des albums, montrent  les variantes de couvertures ou les changements intervenus au fil des réimpressions, comme la mise en couleurs des titres les plus anciens ou  la modernisation de certains dialogues et dessins.

Les histoires du petit reporter imaginées par Hergé ont débuté en 1929 avec Tintin reporter du Petit Vingtième chez les Soviet dans Le Petit Vingtième, supplément hebdomadaire détachable pour la jeunesse du journal catholique belge Le Vingtième Siècle. Les fascicules des aventures de Tintin qui y ont été publiés tout au long des années 1930 sont aussi recherchés. Si leur valeur est relativement modeste à l’unité, les gains peuvent être très intéressants avec une ou plusieurs années complètes, et pour des exemplaires parfaitement conservés. Pour les recueils de bandes dessinées du Journal de Tintin (créé en 1946), les numéros des toutes premières années et en excellent état, et dans l’idéal pour des années complètes, sont les plus recherchés.

Tarzan, Pif Gadget

Pour d’autres phénomènes populaires de la bande dessinée en France, les Tarzan des années 1950 se négocient autour de 100/150 euros pour une reliure d’éditeur complète de quelques numéros. Les numéros de Pif Gadget des années 1970-1980 avec leur gadget d’origine se vendent autour de 15 euros pièce sur des sites comme eBay.

Produits dérivés

L’attrait pour les produits dérivés des bandes dessinées, anciens ou contemporains, est plus que jamais d’actualité. Certains amateurs sont prêts à débourser de petites fortunes pour acquérir les statuettes en éditions plus ou moins limitées de certains héros de bandes dessinées, comme celles éditées par Leblon-Delienne depuis 1987.

Planches et dessins originaux

Les planches et autres dessins originaux, y compris pour les grands créateurs de la nouvelle génération, n’ont  jamais été aussi chères dans les salles de ventes.

En mars 2007, chez Artcurial, 177.000 euros étaient engagés sur une œuvre en couleurs à l’acrylique d’Enki Bilal, un grand format sur vélin Une planche à l’encre de Chine d’Hugo Pratt pour l’album Les Celtiques des aventures de Corto Maltese, publié en 1975, était payée plus de 130.000 euros, en octobre 2008, chez Tajan.

La même année, chez Artcurial, une gouache originale d’Hergé réalisée en 1932 pour la couverture de Tintin en Amérique était facturée 780.000 euros.

Pierrick Moritz

Pierrick Moritz 2011-2012. Ce texte fait partie d’une somme déposée à la S.A.C.D sous les numéros 24503 et 254240.

Roman : “Lointain souvenir de la peau” de Russell Banks

8 mai 2012

Quelle vie pour les bannis d’une société ? À travers l’histoire du Kid, porteur d’un bracelet électronique pour dix ans après avoir tenté de séduire une mineure contactée sur Internet, Russell Banks renvoie l’Amérique puritaine à ses impasses. Coupable, le Kid, jeune homme déboussolé d’une vingtaine d’années, l’est, assurément, mais la seconde chance n’existe pas pour les gens comme lui.

Le prix qu’il doit payer se décline en trois dimensions : une courte peine de prison, l’inscription sur le registre des délinquants sexuels qui lui interdit à jamais de se refaire un anonymat et l’interdiction d’habiter à proximité d’endroits fréquentés par des enfants. Où vivre alors ? Pour le Kid, le choix se résume à deux ou trois endroits seulement, dont un viaduc où il campe avec son lézard Iggy.

Russell Banks, l’un des plus grands écrivains américains contemporains, se saisit d’un sujet particulièrement casse-gueules et pointe les incohérences de cette Amérique qui voudrait bien «effacer» ses déviants, oubliant au passage que certaines de ses créations – comme les sites pornographiques d’Internet – contribuent à leurs sorties de route.

Après Le Refuge, roman historique du côté des nantis, Russell Banks retrouve tout son univers, de Continents à la Dérive jusqu’à American Darling, en passant par Trailerpark, où il scrute cette Amérique d’à-côté qui au fil des années, avec la crise économique et la remise en cause du modèle de réussite du pays, a pris de plus en plus d’importance.

Paul Bret

Lointain souvenir de la peau de Russell Banks, Actes Sud, 448 p.

Les valeurs de l’art chinois ancien (analyse)

23 avril 2012

Conséquence, parmi d’autres, du boom économique de la Chine et de l’enrichissement considérable d’une fraction de sa population, l’engouement pour les objets et œuvres d’art traditionnel chinois s’accompagne d’une spéculation en partie stimulée par la forte exposition médiatique d’une spécialité autrefois plus confidentielle. Devant un marché désormais beaucoup plus sélectif, les apprentis chercheurs occidentaux de “trésors” chinois anciens appréhendent souvent difficilement les critères culturels faisant l’intérêt de telles pièces.   

En Chine, il existe l’art de peindre le vide, de le rendre sensible et de composer de multiples variations sur ce thème singulier, Rudolf Otto dans Le Sacré, 1917.

Ces œuvres se rangent parmi les créations les plus profondes et les plus grandes que l’art humain ait jamais produites, Otto Fischer dans Das Kunstblatt, janvier 1920.

Les phrases les plus justes et les plus belles écrites par des Occidentaux sur l’art traditionnel chinois sont le plus souvent relativement anciennes, l’Occident semblant avoir perdu pendant des décennies la trace de cette immense culture.  

La Chine récupère son patrimoine, en partie pillé par les Occidentaux

Investisseurs et collectionneurs, principalement chinois, ont contribué à la montée vertigineuse des prix des objets et œuvres d’art chinois en spéculant sur une manne créée par la classe sociale la plus aisée qui a émergé du boom économique de la Chine. Cette élite financière semble aussi désireuse de s’entourer les témoignages d’un passé fastueux que de rapatrier nombre d’objets impériaux dispersés de par le monde à la suite des exactions étrangères de la seconde moitié du XIXème siècle.

Quand ils sont retrouvés en Europe, les objets chinois impériaux peuvent provenir de pillages militaires. On pense notamment au premier sac du palais d’été des empereurs à Pékin à l’automne 1860 par les armées française et anglaise, peu avant la fin de la troisième Guerre de l’opium.

La première phase de cet interminable conflit débuta en 1842 à la suite de l’interdiction par la Chine des importations d’opium par la Grande-Bretagne pour en protéger sa population. La mesure ne fut pas du tout du goût des Anglais qui entrèrent en conflit pour continuer à y acheminer leur opium indien. Le palais d’été de Pékin fut à nouveau pillé par l’Alliance des huit Nations en 1900.

Des enchères millionnaires pour des estimations millionnaires

En mars 2011, dans deux ventes aux enchères toulousaines, un rouleau impérial chinois long de 24 mètres ayant appartenu à l’empereur Qianlong (règne de 1736 à 1795) était payé 22,05 millions d’euros et 12,93 millions étaient engagés sur un sceau impérial en néphrite blanche du même empereur.

Un an plus tard, un lave-pinceau chinois en céramique Ru, lot vedette d’une série de ventes organisée par Sotheby’s à Hong Kong, était emporté pour l’équivalent de 20 millions d’euros.

Des prix incroyables pour des objets aux estimations modestes 

Si les prix records enregistrés dans les ventes publiques pour  de rarissimes objets et œuvres d’art traditionnel chinois – en opposition aux pièces d’exportation adaptées au goût des Occidentaux – concernent principalement des lots aux estimations déjà très importantes, d’autres (dont des pièces d’exportation), pour lesquels les attentes sont beaucoup plus modestes, décuplent régulièrement leur estimation.

En 2010, dans une vente milanaise de Sotheby’s, un amateur engageait 120.750 euros sur une petite sculpture en corail rouge de la première moitié du XXe siècle estimée 500/700 euros. En décembre 2011, dans une vente parisienne du même opérateur, l’estimation de 600/800 euros pour une bouteille en verre overlay vert et jaune, marque Qianlong, donnait une facture finale de 29.800 euros. Lors d’une vente aux enchères chez Tajan, à Paris, quelques mois auparavant, un vase bouteille chinois de la fin du XIX siècle – et dont il manquait quand même le fond – était payé 32.937 euros quand 300/400 euros en étaient attendus.

L’écart le plus incroyable entre estimation et prix finalement payé pour un objet d’art chinois négocié en vente publique concerne un vase à décor de la famille rose et or, présenté l’année dernière chez Sotheby’s, à New York. Estimée 800/1.200 dollars, cette porcelaine d’une quarantaine de centimètres de hauteur, marquée d’un cachet Qianlong (XVIIIe), mais vendue pour une création du début du XXe siècle à cause de doutes sur son ancienneté, était payée 18 millions de dollars.

Un raccourci aux références spectaculaires, des acheteurs plus sélectifs

Cette présentation sensationnelle du marché des objets d’art chinois ancien, un raccourci aux références spectaculaires, pourrait faire oublier que les objets vendus à de tels prix sont exceptionnels dans leur catégorie. Beaucoup d’autres ne trouvent pas preneur.

L’augmentation considérable des prix des objets d’art chinois ancien depuis une dizaine d’années, plus progressive qu’on pourrait le penser, a connu une accélération en fin de période, notamment due à une forte poussée spéculative. Des échelles de prix revues en très forte hausse dans le cadre d’une évolution exponentielle pourraient expliquer ce décalage entre estimation et enchère finale pour certaines pièces pour lesquelles on ne possède pas d’éléments de comparaison antérieurs à cette séquence.

Le seuil de résistance à la hausse testé par les opérateurs semble atteint. Les acheteurs les plus riches sont beaucoup plus sélectifs, ne s’intéressant, comme dans bien d’autres spécialités, qu’à l’extrême rareté. Ils tournent le dos aux estimations rendues extravagantes par des expériences inattendues de prix mirobolants.

Invendus, impayés et spéculation

Même si des prix faramineux sont toujours enregistrés en vente publique pour la spécialité, et pour les objets et œuvres d’art impériaux en particulier, certaines difficultés se font sentir depuis 2011, et que cela soit à Paris, New York ou Hong Kong.

De plus en plus d’objets d’art traditionnels chinois, dont de très importants, ne trouvent pas preneur. Beaucoup ne sont aussi jamais payés, des spéculateurs ayant espéré réaliser une plus-value dans le cadre d’une revente entre l’enchère finale et le règlement (l’enchérisseur s’arrange pour faire patienter la maison de vente, ce qui peut durer un certain temps). La manœuvre est rendue compliquée par le fait que les objets ne sont bien entendu jamais remis avant l’encaissement du règlement.

Ces impayés sur les objets d’art chinois les plus prestigieux ont pris une telle ampleur que les maisons de vente en sont arrivées à demander le versement de cautions préalables pour les pièces les plus importantes. Ces garanties peuvent atteindre plusieurs millions de dollars hong kongais. Les acheteurs potentiels désireux d’enchérir sur ces objets les plus chers doivent aussi s’enregistrer auprès de l’opérateur avant la vente, avec pour condition de fournir toute preuve de garantie financière demandée.

Outre le fait que l’injonction de prouver sa solvabilité puisse froisser les susceptibilités, et d’autant plus dans la culture chinoise, les vrais investisseurs et collectionneurs sont devenus extrêmement méfiants devant cette forme de spéculation. Les résultats de ces ventes aux enchères d’art chinois, immédiatement signalés par les opérateurs et répertoriés par les bases de données après les vacations, doivent être interprétés avec la plus grande prudence, certains concernant très probablement des objets et œuvres d’art qui n’ont jamais été payés.

Les ressources en objets d’art chinois ancien sont importantes

Certains prix exorbitants demandés pour des pièces d’art chinois ancien ne présentant pas de caractère exceptionnel sont d’autant moins crédibles qu’on peut légitimement estimer que les ressources en marchandise de ce type sont extrêmement importantes.

Si les amateurs de “chinoiseries” européens des XVIIIe et XIXe siècles faisaient partie d’une couche sociale privilégiée – et donc réduite – de la population, les quantités d’objets réunies dans leurs cabinets réservés à la spécialité pouvaient être impressionnantes.

Aux États-Unis, entre  la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle,  certaines pièces “exotiques” de luxueux appartements new-yorkais pouvaient être littéralement farcies d’objets d’art chinois, comme le montrent les photographies d’époque de Joseph Byron (New York Interiors at the Turn of the Century, Dover Publications, 1976).

On pense aussi aux cargaisons d’épaves de porcelaines chinoises anciennes d’exportation qui gisent au fond des océans et dont certaines sont remontées à destination du marché de l’art, y compris par le marché noir asiatique.

Rareté des objets fabriqués pour la cour impériale

Ces faits déplaisants ont moins de succès que les histoires très médiatisées d’objets chinois millionnaires découverts chez des particuliers qui en ignoraient la valeur, et notamment en France. Du coup, certains rêvent de dénicher de tels trésors dans leur cave ou sur les vide-greniers. Au risque de faire baisser encore d’un cran l’enthousiasme, il faut rappeler que les objets d’art chinois figurant parmi les plus recherchés, notamment ceux ayant appartenus à la cour impériale, sont rares.

S’ils donnent lieu à une flambée des prix sans précédent, les objets impériaux ont toujours été appréciés de collectionneurs qui déboursaient des sommes moins phénoménales mais déjà conséquentes pour les acquérir. Ce marché était simplement plus confidentiel. S’il peut tenter de surfer sur cette vague spéculative, le propriétaire d’un objet de ce type n’est pas toujours sûr d’obtenir des prix aussi satisfaisants que ceux dont la communication des maisons de vente, cherchant aussi à frapper les esprits pour recruter de nouveaux vendeurs, se fait l’écho.

La présence d’un cachet de règne n’est pas un gage assuré de grande valeur

Les Français  trouveront le plus souvent des objets d’exportation dont la valeur sera située entre quelques dizaines et quelques milliers d’euros.

Dans tous les cas, les marques de cachet, et notamment de règne, éventuellement présentes sur un objet ou une œuvre d’art chinois doivent être déchiffrées par des spécialistes. Pour les marques de règne, il pourra par exemple définir si celle-ci est apocryphe. Si la présence de ces marques de cachet n’est pas forcément un gage de très grande valeur, un objet d’art chinois qui en est dénué peut valoir très cher. Ainsi, dans la catégorie des porcelaines, certains pièces impériales et pour certaines périodes peuvent n’en présenter aucune.

Ces empreintes peuvent aussi être incisées sous des verreries comme les superbes monochromes opaques du XVIIIe siècle, en rouge ou en bleu, ou dites overlay de la même époque. Ces objets précieux peuvent comporter des calligraphies pour des dédicaces et/ou des poèmes. Des objets destinés à la cour peuvent être identifiés par une couleur qui, à une époque donnée, lui était réservée. Il existe un répertoire des formes spécifiques des céramiques chinoises.

Des panneaux chinois anciens sur des meubles de télévision

Si des panneaux anciens en laque chinois ont été employés et réemployés dans l’ébénisterie françaises à des époques antérieures, il faut savoir que, autour des années 1960, période où l’art chinois ancien bénéficie d’un effet de mode dans un certain milieu bourgeois, des ébénistes parisiens réalisaient des meubles agrémentés de véritables panneaux anciens en laque chinois en façade.

Il s’agit notamment de meubles “cache-télévision”, équipement jugé très laid à l’époque, se présentant sous forme de bahut à deux vantaux, mais aussi de coffres équipés d’un élévateur pour le téléviseur. Si la structure moderne du meuble n’a aucune valeur, ces panneaux anciens peuvent souvent se vendre au moins quelques centaines d’euros, parfois plus.

On connaît aussi des exemples de “meubles musicaux” de la même époque, également réalisés à partir de panneaux chinois anciens, comme des tables basses dont les panneaux chinois anciens amovibles dissimulent du matériel hi-fi.

Le jade : de l’or, spirituel

Certains prix importants payés pour des objets et œuvres d’art traditionnel chinois sont établis  à l’aune de critères philosophiques et religieux qui peuvent échapper aux Occidentaux. On pense, par exemple, aux sommes parfois très importantes payées par les jades sculptés, et même d’époque moderne.

Ici, la symbolique du matériau détermine la valeur de l’objet, comme les critères de sélection internationaux pour le matériau (poids en carat, rareté de la couleur) et esthétique par le talent du sculpteur. Selon le Dictionnaire des Symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (collection Bouquins, Robert Laffont/Jupiter) le jade, de même que l’or, est chargé de Yang et donc d’énergie cosmique. Symbole même du Yang, il est doué de qualités solaires, impériales, indestructibles. (…). La définition précise également qu’il est l’emblème de la perfection, de la fonction royale et que même la sonorité du matériau est chargé de symboles.

 Le souffle mythique de l’antique Tao, la respiration de l’Être intime

La peinture classique chinoise paysagiste (sur rouleau dont certains très longs, mais aussi sur des feuilles d’éventail), immuable depuis des siècles et que les Occidentaux appréhendent avec difficulté, d’autant plus quand certaines de ces œuvres figuratives dépouillées s’échangent contre des millions d’euros sur le marché de l’art, est avant tout emprunte de spiritualité.

Dans son ouvrage Le Sacré, Rudolf Otto fait référence à un article d’Otto Fischer sur ce sujet et publié dans le numéro de janvier 1920 de la revue d’art allemande Das Kunstblatt  : “Ces œuvres se rangent parmi les créations les plus profondes et les plus grandes que l’art humain ait jamais produites. Qui se plonge dans leur étude perçoit derrière ces eaux, ces nuages et ces montagnes le souffle mythique de l’antique Tao, la respiration de l’Être intime. Dans ces images résident de profonds mystères, tous ensemble voilés et révélés. Il y a en elles la connaissance du “néant” et du “vide”, la connaissance du Tao du ciel et de la terre, qui est aussi le Tao du cœur humain. Malgré leur éternel mouvement, on croit percevoir en elles une profondeur lointaine et silencieuses, et comme un souffle caché sous les flots.”

L’art de peindre le vide

Dans le même ouvrage, l’auteur nous parle de la particularité du vide dans la peinture chinoise classique : “En Chine, il existe l’art de peindre le vide, de le rendre sensible et de composer de multiples variations sur ce thème singulier. Il y a des tableaux sur lesquels il n’y a “presque rien”, un style qui consiste à produire le plus d’effet avec les traits les plus exigus et les moyens les plus réduits ; bien plus, à la vue de très nombreux tableaux, spécialement de ceux qui sont en rapport avec la tendance contemplative, on a l’impression que le vide est lui-même l’objet dépeint, qu’il est l’objet principal de la peinture.”

Pierrick Moritz

Sources bibliographiques : John Ayers : La Collection de porcelaines chinoises de Marie Vergottis. Traduction française de Frank Dunand. Fondation Georges et Marie Vergottis. Lausanne. La Bilbliothèque des Arts, 2004. Rudolf Otto : Le Sacré, l’élément non-rationnel dans l’idée du divin et de sa relation avec le rationnel, pp 105-106, 108. Petite Bibliothèque Payot. Édition de 1968.

Pierrick Moritz 2011-2012. Texte enregistré à la SACD sous les numéros 24503 et 254240, faisant partie d’une somme sur le patrimoine “réaliste” des Français en objets de brocante, antiquités, objets et œuvres d’art. Ce texte est protégé par la législation sur le droit d’auteur. Sa reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation de l’auteur. La protection du travail de l’auteur concerne la reproduction directe du contenu et de sa structure, mais aussi  la contrefaçon, jugée sur les similitudes, mais aussi sur les différences destinées à les maquiller.

“21, rue La Boétie” d’Anne Sinclair : du côté de chez Paul Rosenberg

23 mars 2012

21, rue la Boétie, le livre d’Anne Sinclair sur son grand-père maternel, le marchand d’art Paul Rosenberg, commence par une obligation de justification d’identité auprès de l’administration française, en 2010, et se termine par une situation d’enfermement à New York, en 2011.

Entre ces deux faits qui n’ont rien d’anodin, la journaliste nous livre les fruits d’une enquête passionnante et très documentée, notamment par des informations provenant d’archives familiales inédites. Ce portrait d’un des plus grands marchands d’art moderne du XXème siècle passe par l’évocation du pillage des œuvres d’art des marchands et collectionneurs juifs pendant l’occupation allemande.

Paul Rosenberg n’a jamais publié d’autobiographie (Anne Sinclair cite une ébauche). Les témoignages rapportant les paroles de cet homme passionné par la peinture sont rares, comme la succulente interview donnée à Tériade en 1927 (reprise dans le livre).

En 2010, à la suite d’un contrôle d’identité, et parce que sa toute nouvelle adresse ne figure pas sur ses papiers, la journaliste française née aux États-Unis doit entreprendre des démarches pour justifier de son “identité nationale”.

En se plongeant dans des cartons de lettres et de papiers oubliés, elle revisite l’histoire de la branche maternelle “qui n’était pas sa vie”, un peu mise à distance, à cause aussi du terme de marchand d’art, du drôle de mariage entre les mots “art” et “argent”. Le héros, le modèle, serait plutôt un père engagé dans la France Libre au Moyen-Orient et qui rédigeait des éditoriaux au nom du Général pour Radio-Beyrouth.

Les murs du 21, rue la Boétie, à Paris, où étaient installés la galerie et l’appartement de Paul Rosenberg depuis le début des années 1910, ont successivement abrité l’art et l’abject. En juillet 1940, l’hôtel particulier déserté par la famille Rosenberg est perquisitionné et les œuvres d’art sont saisies. En 1941, le sinistre Institut d’Études des Questions Juives s’y installe. Cette administration sous tutelle nazie est chargée de propager l’antisémitisme et de donner suite aux dénonciations. Paul Rosenberg figurait sur la liste des marchands juifs à piller de la gestapo.

Anne Sinclair nous entraîne dans une visite de lieux qui ramènent à l’histoire de Paul Rosenberg : entre autres,  21, rue de la Boétie, où sont désormais installés des bureaux de Veolia, à Floirac, où Paul Rosenberg et sa famille trouvèrent refuge en février 1940, avant de partir en direction des États-Unis, dans celle d’Henri Matisse, à Issy-Les-Moulineaux, où est conservée la correspondance entre le peintre et le marchand commencée dès 1916, au musée Picasso, avec les 214 lettres de Rosenberg à Picasso, écrites entre 1918 et la mort du marchand d’art, en 1959. Et aussi à New York, 79ème rue, chez sa tante Elaine, pour consulter les archives de la galerie, récupérées il y a seulement quelques années.

La journaliste fouille des cartons d’archives familiales conservés dans un garde-meuble de Gennevilliers, parfois pour débusquer la possibilité d’un secret de famille qui pourrait expliquer certains aspects de la relation entre Paul Rosenberg et sa femme.

Paul Rosenberg était passionné par l’avant-garde du début du XXe siècle, dont Braque, Matisse et Picasso. Il assurait les finances de sa galerie et de ses peintres modernes avec de l’art du XIXe siècle. Des œuvres de Géricault, Delacroix, Cézanne, Manet, Renoir, Gauguin, Lautrec cohabitaient avec celles de Picasso, Braque, Léger, et Matisse.

Le marchand  rencontre Picasso à Biarritz avant la fin de la première guerre mondiale. Tout les deux sont nés en 1881.  Paul Rosenberg devient son représentant pour l’Europe (il signera également des contrats d’exclusivité avec Braque, Léger et Matisse). Il persuade l’artiste de sortir du cubisme et la première exposition consacrée à Picasso chez Rosenberg montre 177 dessins non cubistes inédits ; il réussira à imposer Picasso auprès des marchands américains, en montrant ses créations aux États-Unis dès le début des années 1920. Paul Rosenberg contribua également aux premières rétrospectives de l’œuvre de Picasso, française, en 1932, à la galerie Petit à Paris, et américaine, à Hartford, en 1934.

Le livre évoque la sombre période traversée par le monde du marché de l’art sous le nazisme, et plus particulièrement en France pendant l’Occupation. Pour les Rosenberg, ce fut la saisie de tous les biens du 21, rue La Boétie, des œuvres d’art à l’équipement de la maison, l’ouverture d’un coffre de Libourne par les nazis pour s’emparer de 162 tableaux, notamment des œuvres de Matisse, Monet et Braque, le pillage par les mêmes de 75 tableaux de Floirac, où la famille trouva un temps refuge. Comme si tout cela n’était pas suffisant, Paul Rosenberg sera déchu de sa nationalité française par le régime de Vichy, au motif d’être parti à New York.

Sans refaire le procès de la collaboration, la journaliste replace certains personnages dans le contexte historique. Du côtés des plus illustres, elle dit pourquoi “elle a perdu la foi” dans la sincérité des engagements de Mitterrand.

La récupération des œuvres d’art volées à Paul Rosenberg est racontée. Si l’homme avait conscience que la vie valait bien plus que des tableaux, qu’ils n’étaient rien en regard de l’horreur, c’était une question de justice pour celui qui, en tant que président du Syndicat des négociants en objets d’art, faisait déjà campagne auprès des marchands européens pour boycotter les ventes de “l’art dégénéré” dès l’avènement du nazisme.

Un marchand parisien lui restitue 24 toiles sans poser de questions. Le concierge de la rue de Boétie est poursuivi pour escroquerie, abus de confiance, vol ou détournement. La maison de Floirac fut le cadre d’une véritable machination orchestrée par des Français avec les nazis pour dépouiller encore un peu plus les Rosenberg. Des œuvres et des objets d’art seront récupérés en Allemagne, en Bavière et en Suisse. D’autres ne le seront peut-être jamais.

En août 1944, un petit détachement des troupes de la 2ème DB, conduit par le lieutenant Alexandre Rosenberg, le fils de Paul, arrête à Aulnay le dernier train d’œuvres d’art volées à destination de l’Allemagne. À l’intérieur, il trouvera 148 caisses d’art moderne dont une petite partie appartient à Paul Rosenberg.

Pierrick Moritz

 21, rue La Boétie d’Anne Sinclair,

 chez Grasset, 299 pp, 20,50 euros

Roman “Le Diable, tout le temps” de Donald Ray Pollock : petits arrangements avec le démon

11 mars 2012

Arvin a retenu la leçon que lui avait donnée son père, la fois où il s’était fait tabasser par des enfants de son âge : toujours attendre le bon moment pour se venger. Mais ce que son père ne lui avait pas dit, c’est que la vengeance fait basculer de l’autre côté d’une barrière invisible, celle qui sépare une vie tranquille et sans histoires d’une existence basée sur la fuite perpétuelle.

Car l’Amérique dans laquelle Arvin grandit, l’Ohio des années 50-60, où la ferveur religieuse se dilue dans la dépravation la plus extrême, est peuplée de pasteurs en conversation permanente avec le démon – quand ils ne succombent pas carrément au démon de midi avec de jeunes vierges éperdues de foi.

Donald Ray Pollock décrit cette Amérique de l’après-guerre qui se raccroche à un puritanisme de façade, pour franchir la ligne rouge loin des regards indiscrets, comme ce couple improbable qui sillonne les routes en quête d’autostoppeurs pour des photos pornos – et posthumes.

Le roman de Donald Ray Pollock – dont le héros, Arvin, pourrait être un lointain cousin de Spooner, héros de l’excellent roman éponyme de Pete Dexter, l’ironie en moins, entraîne le lecteur dans une plongée sans limites dans les ténèbres d’une Amérique déboussolée et dévorée par ses propres démons.

Paul Bret

Le Diable, tout le temps de Donald Ray Pollock, Albin-Michel, 22 euros

Une page Facebook pour ArtWithoutSkin

9 mars 2012

ArtWithoutSkin inaugure une page Facebook

Cette page présente une sélection d’articles puisés dans les archives du blog et toujours d’actualité, comme sur les thèmes des voyages, des lieux de tournage mythiques, des grands musées du monde, des artistes, du street art dans les grandes villes du monde, …..et des “inédits” jamais publiés sur le blog.

Jusqu’à “épuisement du stock” (+ de 1.000 articles), de nouveaux liens vers ces contenus exclusifs s’afficheront presque chaque jour.

Les liens vers les nouveaux articles y figurent également, ainsi que des informations et des brèves non publiées sur le blog.

Penser le huis clos à “Sidération”, festival des imaginaires spatiaux, du 23 au 25 mars à Paris

5 mars 2012

Le thème du huis clos a été retenu pour la deuxième édition du festival Sidération. Cette manifestation culturelle, dont le programme s’inscrit aux frontières de l’art et de la science, se déroulera du 23 au 25 mars au siège parisien du CNES (agence spatiale française).

Parmi les 36 artistes invités - et en dehors des musiciens, metteurs en scène et performeurs - des auteurs proposeront des lectures et mises en voix performées de leur texte publié dans le dernier numéro d’Espace(s).
Cette revue, au rythme de parution annuelle et conçue comme un “cahier de laboratoire”, a pour objectif d’inscrire l’univers spatial au cœur des préoccupations littéraires et artistiques.
Des nouvelles sur le thème de l’Espace écrites par des auteurs reconnus sont publiées, des artistes explorant d’autres champs de la création partagent leur expérience.
Dans la dernière livraison, une vingtaine d’auteurs réfléchit sur cette thématique du huis clos.
La revue sortira à l’occasion du Salon du livre de Paris (16-19 mars, porte de Versailles), avant d’être présentée au festival Sidération.
Certains de ces auteurs seront présents au festival, où d’autres créateurs proposeront des expériences comme de vraies et fausses conférences scientifiques, une restitution d’un voyage spatial sous hypnose. Accompagné d’un artiste, le spectateur pénétrera en visioconférence dans différents lieux du monde spatial.
Chacun des invités possède son univers de prédilection, comme le voyage réel ou imaginaire, rêvé ou sous hypnose, l’enfermement, les tentatives d’arrachement à un univers clos.
Des créations originales mises en scène dans une salle principale, comme des pièces multimédia associant texte, musique et vidéo, précéderont des performances plus intimes présentées dans des espaces adaptés.

Ce festival s’inscrit dans le programme Création et imaginaire spatial de l’Observatoire de l’Espace du CNES. Son ambition est de participer à l’affirmation, au développement et au renouvellement des imaginaires spatiaux, en offrant aux artistes un accès privilégié au matériau spatial (documents d’archives, imagerie et instrument du patrimoine spatial,…). Les productions artistiques et les performances qui en résultent sont présentées au public dans le cadre de manifestations comme le festival Sidération.

INFORMATIONS PRATIQUES FESTIVAL SIDÉRATION

Adresse : Centre national d’études spatiales – Salle de l’Espace. 2, place Maurice Quentin 75001 Paris. Métro-RER : Châtelet-les Halles (sortie Place Carrée)

Horaires : vendredi 23 mars : 19h00-22h30. Samedi 24 mars : 15h30-22h30. Dimanche 25 mars : 15h00-18h00

Tarifs : billet valable pour 1 jour (petites salles + grande salle) : 10 euros. Pass accès illimités pour 3 jours : 22 euros


Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 46 followers