Archive pour la catégorie ‘Paris’

Tensions et tendance pour les “arts premiers” dans les ventes publiques

16 décembre 2011

La séquence de trois ventes d’art premier proposée chez Christie’s et Sotheby’s Paris, les 13 et 14 décembre, montre que, comme toutes les autres, la spécialité est au parfum des effets psychologiques et réels de la crise financière occidentale, avec un attentisme accru de la part des vendeurs et des acheteurs, et de manière plus sensible qu’au premier semestre où la situation économique mondiale semblait se détendre, même si le phénomène n’a jamais vraiment cessé depuis l’épisode ravageur des créances pourries ayant conduit à la débâcle de septembre 2008.

La configuration des résultats de ces vacations d’art premier vient illustrer la situation générale sur le marché de l’art en vente publique : les collectionneurs sélectionnent la rareté parmi la rareté, augmentant encore la fébrilité par la prise de risque chez les opérateurs et les vendeurs puisque certains lots phares peuvent être délaissés, et les estimations de pièces moins en vue pulvérisées dans des proportions inattendues.

Pour les “arts premiers”, si, après la garantie de l’authenticité par la traçabilité, les critères de sélection produisant les prix les plus élevés en vente publique sont depuis longtemps d’avantage liés à l’esthétique qu’à l’usage rituel, un regard tout à fait occidental qui prend sa source dans l’art moderne du début du XXe siècle (cubisme, surréalisme), les qualités requises aujourd’hui pour ces objets réalisant des prix faramineux au marteau semblent parfois plus relever de l’esthétisant que de l’esthétique, soit une représentation des arts historiques anciens africains, océaniens et d’Amérique du Nord probablement encore plus éloignée de la réalité.

Après avoir assorti l’art africain à l’art déco, on peut se demander si un certain marché de l’art ne serait pas aujourd’hui en passe de le coordonner au design d’après-guerre. On pense au très graphique sceptre Mboum du Cameroun, payé 216.500 euros sur une estimation de 6.000/9.000 euros le 14 décembre chez Sotheby’s, ou au corps tout en ligne brisée de la statuette Léga (H. 12,5 cm), République Démocratique du Congo, payée 960.750 euros sur une estimation de 60.000/90.000 euros lors de la dispersion de la collection Pierre Guerre (mais venant d’une autre collection) en juin dernier à Paris.

Des trois ventes d’art premier parisiennes des 13 et 14 décembre chez Christie’s et Sotheby’s, la dernière vacation, proposée le 14 décembre chez Sotheby’s, est celle qui a remporté le plus grand succès, et notamment avec un taux d’invendus de 18,7 % quand, pour l’opération comparable, Christie’s affiche quelque 39 % de lots restés sur le carreau.

Pour ce dernier opérateur, la soirée  du 13 décembre avait  très mal commencé, puisque sa première vente d’art océanien a généré quelque 50% d’invendus. Il s’agissait d’objets de la collection Daniel Blau où la plupart des estimations tournaient essentiellement entre quelques milliers et quelques dizaines de milliers d’euros. Les deux lots les plus chers, une grande herminette originaire de Tahiti, estimée 80.000/120.000 euros, et d’une massue maorie en néphrite, Nouvelle-Zélande assortie d’une estimation de 30.000/40.000 euros, n’ont pas trouvé preneur.

Le prix le plus important, 33.400 euros avec les frais (20 %), est allé à un chasse-mouches des îles Samoa estimé 30.000/50.000 euros sans ces frais. C’est-à-dire que l’objet a été adjugé légèrement sous son estimation basse.

L’autre vente de cet opérateur proposait 102 lots d’art premier africain, océanien et d’Amérique du Nord, dont quelques pièces estimées plusieurs centaines de milliers d’euros. Ici, 40 lots n’ont pas trouvé preneur.

Le prix le plus important, 1 million d’euros, concerne la sculpture d’un lion, âme de bois recouverte d’argent, culture Fon du Bénin. Cette statuette de 28,5 cm de hauteur était estimée 200.000/300.000 euros. D’une remarquable qualité d’exécution, l’objet fait partie d’un genre excessivement rare. Pour une autre estimation très largement dépassée, une paire de statuettes Yoruba, Nigeria, de 89 cm et 90 cm de hauteur, a été échangée contre 385.000 euros sur une estimation de 80.000/120.000 euros.

Un des lots les plus intéressants du catalogue, un masque “moustique” Tlingit (hauteur 18,5 cm), côte nord-ouest de l’Amérique du Nord, Alaska, Canada, a été payé 277.000 euros sur une estimation de 50.000/70.000 euros. Selon la notice de la maison de vente, cette pièce est arrivée au Museum of American Indian de New York en 1949 avec la description : “Mosquito mask, red, blue and black painted decoration. Tlingit. Alaska”. Retiré de l’inventaire du musée, le masque a été  acquis par l’antiquaire Robert Huber en 1970, puis est passé dans les mains de Ben Birillo avant de devenir, en 1975, la propriété de l’actuel vendeur.

Le lot le plus cher du catalogue, un très grand masque Fang N’gil (H. 58 cm), Gabon, a été payé 931.000 euros avec les frais (12%) sur une estimation de 600.000/800.000 euros.

La déconvenue la plus importante de cette vacation concerne une caryatide Luba (H. 51 cm), République Démocratique du Congo. Assortie d’une estimation de 500.000/800.000 euros, elle n’a pas trouvé preneur. Une statue Ashanti (H. 99 cm), Ghana, estimée 150.0000/200.000 euros, et une coupe Yorouba (H. 59, 5 cm), Nigeria, estimée 100.000/150.000 euros, sont également restées sur le carreau.

Le 14 décembre, Sotheby’s a fait beaucoup mieux que sa concurrente directe pour son unique vente dans la spécialité. Seulement 18 lots sur sur les 96 proposés n’ont pas trouvé preneur.

Si le lot phare du catalogue, un masque punu du Gabon (H. 32 cm), une pièce collectée en 1927 au Congo, a été payé 1 million d’euros sur une estimation de 350.000/450.000 euros, on retiendra surtout de cette vente le très rare pendentif en ivoire (H. 8 cm), originaire de la République Démocratique du Congo, payé 780.750 euros sur une estimation de 30.000/50.000 euros. Il s’agit d’un prix tout à fait exceptionnel pour ce type d’objet. Celui-ci avait été acquis dans une vente aux enchères britannique locale vers 1980.

Même surprise pour un masque kanak d’une hauteur de 31 cm. Collectée, selon le catalogue, sur la côte Est de la Nouvelle-Calédonie en 1850 (la notice précisant que, si c’est le cas, il s’agirait d’un des plus anciens masques prélevés sur l’île), cette pièce a été payée 420.750 euros sur une estimation de 50.000/70.000 euros.

Le coefficient multiplicateur le plus important entre l’estimation et le prix finalement payé concerne une hache d’apparat Songye, République Démocratique du Congo. D’une hauteur de 40 cm, avec une lame présentant un décor gravé et ajouré, collecté dans les années 1910-1912, l’objet a été payé 384.750 euros sur une estimation de 5.000/7.000 euros.

Pour un écart toujours impressionnant, un sceptre Mboum du Cameroun, hauteur 44 cm, une pièce qui aurait été collectée en 1910-1911, a été payé 216.500 euros sur une estimation de 6.000/9.000 euros. Cette performance mise en regard des 48.750 euros payés pour un objet très similaire et de même provenance, un autre sceptre Mboum du Cameroum légèrement moins haut, inscrit au catalogue de la vente avec une estimation de 4.000/5.000 euros, illustre la complexité de la situation.

Les déconvenues majeures de la vacation concernent une statue Sogye, République Démocratique du Congo, estimée 200.000/300.000 euros, hauteur 83 cm, apparue chez Sotheby’s Londres en 1969, et une statue d’homme-lézard, Ile de Pâques, longueur 34 cm, estimée 150.000/200.000 euros, ayant fait partie de la collection Maurice Pinto, qui l’aurait acquise auprès d’un couvent belge.

Pour l’importance des estimations des lots invendus, on descend ensuite aux 25.000/40.000 euros attendus d’une  statue Mumuye, Nigeria, entrée dans la collection du Suisse Gilbert Huguenin en 1963.

Pierrick Moritz

Estimations pulvérisées et fort taux d’invendus pour l’art d’Asie chez Sotheby’s Paris

16 décembre 2011

Les résultats de la vente aux enchères d’Art d’Asie, proposée hier chez Sotheby’s Paris, sont caractérisés par des prix très élevés, avec des estimations pulvérisées sur certains lots, et un taux d’invendus important.

Si, pour les plus fortes enchères portées sur les objets d’art chinois, un ensemble de 4 panneaux en zitan sculpté de scènes à sujet de dragons, daté de la période Qianlong (1736-1795) ou antérieure, et monté en cabinet, a été payé quelque 2,5 millions d’euros quand 50.000/70.000 euros en étaient attendus, un grand vase en porcelaine de type Hu, de couleur poudre de thé et rehaussé d’or à l’imitation du bronze, marque et époque Qianlong (1736-1795), a été échangé, dans la fourchette de l’estimation, contre une facture de 960.750 euros, et si 696.750 euros ont été engagés sur un cabinet du XVIIe siècle estimé 180.000/250.000 euros, la vacation présente un taux d’invendus de quelque 38 %.

Les lots chinois les plus importants restés sur le carreau sont une grande gourde pansue en porcelaine bleu blanc d’époque Qianlong estimée 500.000/700.000 euros, un plat lobé en porcelaine bleu blanc, marque et période Wanli estimé 150.000/200.000 euros et, pour la même estimation, un brûle-parfum en forme de chimère en bronze doré incrusté de pierres dures. 12 lots dont les estimations étaient comprises entre 30.000/40.000 euros et 70.000/90.000 euros n’ont pas trouvé preneur.

Parmi les enchères les plus spectaculaires au regard de l’estimation de départ, on trouve également une double gourde en porcelaine blanc-bleu et en laque rouge sculptée (marque et époque Qianlong pour la porcelaine, la laque ajoutée au XIXe siècle), estimée 6.000/8.000 euros et finalement payée 264.750 euros, et un vase archaïsant en jadéite sculptée (le couvercle et la base manquants), dont 5.000/7.000 euros étaient attendus et échangé contre 216.750. euros.

Cette configuration particulièrement récurrente dans toutes les grandes vacations depuis le printemps 2010, et nettement plus sensible depuis la rentrée, constitue une sorte de chaud et froid très difficile à appréhender pour les vendeurs.

Dans des vacations affichant des résultats de ce type, les maisons de vente rattrapent très largement en valeur ce qu’elles perdent en invendus, les vendeurs des lots restés sur le carreau se retrouvant dans la situation la plus inconfortable.

Avec son bien invendu sur les bras, le vendeur peut éventuellement se voir proposer une tentative de transaction privée auprès d’acheteurs potentiels par l’opérateur, et où le prix peut être inférieur à l’estimation initiale. Au vendeur d’accepter ou pas, mais un lot notoirement invendu se négociant difficilement ailleurs, il risque de se sentir encore plus dépendant de ces sociétés commerciales dont, en dehors des frais liés à la vente dûs dans tous les cas, les commissions ponctionnées sont extrêmement élevées.

Dans l’environnement économique actuel, la prise de risque est forcément beaucoup plus importante pour le vendeur qui place un objet dans une vente aux enchères, ou sur tout canal où ce dernier sera très fortement exposé à la vue du public, comme  ceux de l’Internet.

Pierrick Moritz

Article en rapport :

“Chiffre d’affaires record pour Christie’s, les vendeurs occidentaux paient les effets de la crise” :  http://artwithoutskin.com/2011/01/28/chiffre-daffaires-record-pour-christies-les-vendeurs-occidentaux-paient-les-effets-de-la-crise

“2 millions d’euros pour un vase chinois à Paris” : http://artwithoutskin.com/2011/12/14/2-millions-deuros-pour-un-vase-chinois-a-paris/

L’estimation de 4 panneaux chinois pulvérisée chez Sotheby’s Paris

15 décembre 2011

Estimé 50.000/70.000 euros sans les frais (qui sont de 12% compte tenu du prix d’adjudication du lot), un ensemble de 4 panneaux en zitan richement sculpté de scènes à sujet de dragons, daté de la période Qianlong (1736-1795) ou antérieure, et monté en cabinet (241,5 cm x 208,3 cm x 53,3 cm), a été payé quelque 2,5 millions d’euros cet après-midi au cours d’une vente d’art d’Asie proposée chez Sotheby’s Paris.

Selon la notice de vente, des indications permettent de rapprocher ces panneaux d’une fabrication par l’atelier de la cour impériale. Un cabinet en zitan au décor comparable se trouve dans une chambre du musée du Palais Impérial de Pékin.

Pour le meuble présenté par Sotheby’s, le montage des panneaux en cabinet est postérieur à l’époque Qianlong. Il provient d’une collection particulière du centre de la France.

PM

2 millions d’euros pour un vase chinois à Paris

14 décembre 2011

Estimé 350.000/400.000 euros, un grand et rare vase chinois dit “cent daims” et de type “Hu”, en porcelaine de la famille rose,  marqué d’un cachet de l’empereur Qianlong (XVIIIe siècle), a été payé quelque 2 millions d’euros avec les frais cet après-midi chez Christie’s Paris.

De forme pansue et muni d’anses en forme de dragon stylisé, orné d’un décor tournant représentant des cerfs, biches et daims dans un paysage, ce vase de 44,5 cm de hauteur provient des descendants d’un médecin qui officiait à l’ambassade d’Allemagne de Pékin au début du XXe siècle.

Il s’agissait du lot phare  d’un catalogue de 302 lots d’art d’Asie dont quelque 37 % n’ont pas trouvé preneur, soit un taux d’invendus conséquent.

Un pot à pinceaux chinois en jade vert épinard sculpté du XVIIIe siècle, estimé 250.000/300.000 euros, et une statuette d’Amitayus en bronze doré, art tibéto-chinois d’époque Kangxi, assortie d’une estimation de 200.000/300.000 euros, sont les deux lots les plus importants restés sur le carreau.

PM

Prix record pour une œuvre de Nicolas de Staël chez Artcurial

7 décembre 2011

Un Nu couché peint à l’huile sur toile par Nicolas de Staël en 1954 a été payé 7 millions d’euros hier soir chez Artcurial à Paris. Il s’agit du plus haut prix enregistré en vente publique pour une œuvre de l’artiste.

Estimé 2,7 millions d’euros, le tableau provient d’une collection privée française où il a été conservé depuis l’année de sa création, selon le catalogue de la maison de vente.

Cet évènement confirme l’appréciation continue et rapide de l’Œuvre de de Staël sur le marché de l’art.

Le précédent record en vente publique pour une création de Nicolas de Staël remonte au 31 mai dernier à Paris. 2,47 millions d’euros avait alors été engagés sur une huile sur toile aux couleurs éclatantes intitulée Agrigente et réalisée en 1954 sur un format de 60 cm x 81 cm. Estimé 1,2/1,8 million d’euros, le tableau n’avait jamais été vu en vente publique et était resté dans la même famille depuis 1966.

Le plus important prix payé pour une œuvre de de Staël était auparavant détenu par Marseille sous la neige, une huile sur toile de 1954 vendue chez Christie’s Londres en mai 2008  pour 1,72 million de livres.

Le Nu couché de de Staël faisait partie d’une vente d’art moderne et contemporain organisée par Artcurial à l’Hôtel Dassault.

Pour les autres plus fortes enchères, Santo, une acrylique, encre, crayons gras et collage sur panneau de Jean-Michel Basquiat, une œuvre de 1985, a été payée 2,63 millions d’euros sur une estimation de 1,1/1,5 million. Toujours pour Basquiat, 1,37 million ont été engagés sur une acrylique et crayon gras sur toile, un sans titre de 1983 mesurant 127,5 cm x 102 cm(estimé 1,2/1,6 million).

Du côté de l’art moderne, une œuvre sur papier de Marc Chagall, et provenant de la collection du chanteur Luciano Pavarotti, a été vendue 372.298 euros (estimée 300.000/400.000). 719.274 euros ont été engagés sur un portrait d’Hélène de Caraùan-Chimay, réalisé en 1907 à l’huile sur toile par Pierre Bonnard (estimé 700.000/900.000).

L’exemplaire 34/100  du célèbre Jazz de chez Tériade illustré par Matisse, album de 1947, a été payé 521.000 euros (estimé 270.000/330.000).

Le nombre d’invendus de cette vacation reste important, avec 34 lots sur les 80 présentés. Annette debout d’Alberto Giacometti, une épreuve en bronze 5/8, fondue en 1982 pour une conception en 1954, H. 47,5 cm (estimée 800.000/900.000 euros) et Pomeriggio d’Autunno,  une huile sur toile peinte en 1914 par Giorgio di Chirico (estimée 2,3/2,8 millions d’euros), en font partie.

Pierrick Moritz

Fichier des objets perquisitionnés à l’encontre d’anciens commissionnaires ayant travaillé pour Drouot

11 novembre 2011

Suite à la mise en ligne par le Ministère de l’Intérieur d’un fichier des objets perquisitionnés et d’origine indéterminée dans les conteneurs d’anciens commissionnaires ayant travaillé pour Drouot*, des valeurs susceptibles d’avoir été volées au cours d’inventaires mobiliers chez des particuliers, il est peut être utile de rappeler :

- qu’il est indispensable de dresser une liste détaillée des objets lors de pareils inventaires. Par exemple, on n’écrit pas simplement “un vase”, mais sa description la plus complète possible.

- qu’au préalable, il est utile de se renseigner sur la valeur de ses objets et d’effectuer soi-même un inventaire même a minima.

-  qu’il est utile de photographier les objets mobiliers avant l’inventaire et de conserver les clichés.

- qu’un inventaire doit être réalisé en votre présence et de façon méthodique.

*  Drouot s’est constitué partie civile dans le cadre de l’instruction pénale concernant ce trafic d’objets d’art qui a été révélé au public par le quotidien Libération  http://www.liberation.fr/societe/0101606103-la-police-fait-une-descente-a-drouot

PM

Lewis Hine, photographe-militant au bord de la crise artistique

18 octobre 2011

L’exposition parisienne consacrée au photographe américain Lewis Hine, à la Fondation Henri Cartier-Bresson, témoigne du travail d’un militant engagé pour la justice sociale, et révèle parfois un artiste.

Né en 1874, Lewis Hine va utiliser la photographie pour dénoncer la misère, l’exclusion, la ségrégation, l’indignité du travail des enfants, mais aussi pour montrer le progrès social au fil des années. Il va notamment travailler pour le compte de programmes sociaux américains et la Croix-Rouge, il voyagera en Europe.

Au début de sa carrière, Hine s’intéresse aux immigrés débarquant à Ellis Island, la petite île new-yorkaise où étaient sélectionnés les candidats venus du monde entier.

Ces portraits de femmes en costume traditionnel d’Europe de l’Est, présentant parfois comme un passeport des enfants à la mise soignée et évocateurs d’une force de travail à bas coût, sont célèbres dans le monde entier. Ici, Hine fait preuve d’un vrai regard, un aspect que l’on retrouvera notamment dans ses photographies plus tardives d’Afro-Américains.

Le photographe va immortaliser le travail des enfants, les taudis, les accidentés du travail. Lewis Hine est ici un militant. Son engagement est clair. Le message est surligné par une mise en scène dont le manque de naturel va bien au-delà de la spontanéité empêchée par l’encombrant et statique matériel photographique de l’époque.

Les cadrages sont serrés à l’intérieur des taudis, pour mieux restituer l’impression d’étouffement. Les grossesses sans répits d’une jeune veuve sont traduites par l’alignement par ordre de grandeur de ses 9 enfants. Une petite vendeuse de journaux lit les nouvelles car elle sait tirer profit de son travail pour s’instruire. Dans un groupe, les grands sont placés au fond et les petits devant. Un bébé Afro-Américain est assis sous une fenêtre derrière laquelle on aperçoit une pancarte sur laquelle est écrit un enfant de couleur est hébergé dans cette maison. 

Entre les photographies des années 1900 et celles des années 1930, la démonstration de la misère laisse place à une satisfaction progressiste, un travail qui relève parfois plus de la propagande que du documentaire. Le cliché, comme celui d’un ouvrier relié à sa machine par une immense clé à molette, peut devenir carrément esthétisant, avec une mise en scène proche du courant artistique du machinisme en vogue à la même époque.

Plus rarement, la force du sujet terrasse le contrôle du militant. La raison laisse place au sentiment, à l’humanité. Et c’est l’image terrible d’une petite ramasseuse de coton. Elle a peut être 5 ans. Elle trimballe un sac plus gros qu’elle. Elle a l’air complètement éblouie. Nous ne sommes plus dans la représentation de la misère, mais dans la vérité de la misère.

Pierrick Moritz

Exposition Lewis Hine,  jusqu’au 18 décembre 2011 à la Fondation Henri Cartier-Bresson, 2, impasse Lebouis, 75014 Paris.

Les tirages présentés sont en très grande majorité des originaux de petits formats. Devant le succès de l’exposition et à certains moments de grande affluence, ils sont difficilement appréciables avec une barrière de têtes et d’épaules devant soi. Il faut donc faire preuve d’un peu de patience et prendre place dans la file qui passe devant les clichés présentés chronologiquement.

 Infos : http://www.henricartierbresson.org/