Articles Tagués ‘Artistes “Maudits”’

Ambroise Vollard au Musée d’Orsay : le fantôme de Julien Tanguy (point de vue)

2 septembre 2007

“De Cézanne à Picasso, chefs-d’œuvre de la galerie Vollard”, au musée d’Orsay à Paris jusqu’au 16 septembre 2007.

Cette exposition rassemble le meilleur des œuvres des grands de l’Art Moderne passé entre les mains du marchand Ambroise Vollard (1866-1939) : des Cézanne, Van Gogh, Gauguin, Sérusier, Vlaminck, Matisse, Picasso,…. Et rien que du très beau. Le temps et les hommes ont fait leur travail d’écrémage sur la part d’activité du marchand qui concerne ses probables invendus et les artistes qu’il a représentés et qui ne sont pas passés à une très grande postérité.

Débarqué de sa Réunion natale à Montpellier en 1885 et disposant de faibles moyens, Ambroise Vollard débute dans le commerce à Paris en 1890 en revendant des dessins et des estampes.

Il fréquentera la minuscule boutique de Julien Tanguy (surnommé Le Père Tanguy et dont l’exposition nous montre le fabuleux portrait peint par Van Gogh) dans le IXème arrondissement de Paris.

Ce marchand de couleurs, ancien communard et bagnard, est un bienfaiteur pour peintres fauchés et méprisés (il leur avançait le matériel, n’était pas remboursé et avait ensuite le plus grand mal à payer son loyer). 

Ces artistes s’appelaient notamment Cézanne, Gauguin ou Van Gogh. Julien Tanguy avait aussi exposé Monet à une époque où personne ne voulait de ses toiles.

Ces créateurs en marge avaient été choisis sans calculs par cet homme qu’on disait illettré et dont l’approche de l’art semble avoir été purement émotionnelle (il disait que la vision des Van Gogh lui donnait un coup au cœur).  

Julien Tanguy ne gagnera jamais d’argent avec son commerce.

En 1894,  Ambroise Vollard pourra acquérir de très belles toiles pour des sommes relativement modestes à la vente après décès de Julien Tanguy.

Les choix futurs de Vollard semblent être restés dans la séquence des artistes pêchés chez Julien Tanguy.

Pierrick Moritz

Un excellent livre sur le  sujet : “Les Marchands d’Art en France, XIXe et XXème siècles”, par Pierre Nahon, collection Les Essais, éditions de la Différence. 1998. De Alphonse Goupil à Michel et Liliane Durand-Dessert en passant par Paul Guillaume, Léopold Zborowski, Paul Rosenberg, Ambroise Vollard, Aimé Maehgt, Denise René ou Claude Bernard, l’auteur propose 38 passionnants portraits des plus grands marchands d’art en France. 

Révolutionnaire Nietzsche

3 juillet 2007

Celui qui croit qu’il est un roi est un fou et celui qui croit que le roi est un roi est encore plus fou

Friedrich Wilhelm Nietzsche

Séraphine Louis de Senlis, l’innocente aux mains pleines

1 juillet 2007

Séraphine Louis de Senlis n’était pas issue de l’aristocratie.

Fille de paysans illettrés, Séraphine Louis naît en 1864 à Saint-Nicolas-d’Acy, à quelques kilomètres de Senlis. Elle sera servante.

En 1912, le collectionneur allemand d’œuvres cubistes et naïves Wilhem Uhde vient passer des vacances dans cette ville de l’Oise. Pour le temps de ses congés, il recrute Séraphine Louis comme femme de ménage.

Le collectionneur découvre une femme décrite comme “une quinquagénaire au visage triste et à la robe rapiécée” (1) et… un peintre d’exception. Il décide de lancer et soutenir sa découverte dans le monde de l’Art, ce qu’il fera jusqu’en 1930.  

Photographie de Séraphine Louis dans le catalogue de l’exposition Les Maîtres populaires de la réalité, Paris, 1937

Séraphine peint des tableaux aussi délirants que bouleversants : des compositions sublimatoires, divinatoires et hallucinatoires dans lesquelles foisonne le motif récurrent et génétiquement modifié d’une feuille plus ou moins plume, plus ou moins oeil.

L’espace de la toile est ainsi chargé d’une multitude de ces motifs. Le résultat, cohérent et équilibré, est une vision exaltée dont le relief est restitué par l’agencement subtil des feuilles aux dimensions différentes.

Certaines de ses créations baptisées “arbres” semblent vues du ciel et rendent une franche impression de vertige.

Séraphine est une artiste mystique. Elle fréquente assidument les églises, “vole dans ces lieux, pour peindre, l’huile sacrée des statues de la Vierge” (2) et dépense “l’argent qu’Udhe lui donnait pour ses toiles dans l’achat de bondieuseries style Saint-Sulpice” (3).

Certains croient reconnaître dans ses œuvres colorées et fragmentées les vitraux de la Cathédrale de Senlis tandis que d’autres y voient l’inspiration de motifs textiles en vogue à l’époque.

La vérité est que personne, même son mentor, ne saura jamais comment peignait Séraphine car “Séraphine ne l’a jamais laissé pénétrer dans la chambre où elle s’enfermait” (4) pour travailler.

Une chose semble sûre : la servante-artiste ne peignait pas d’après modèle mais d’après des visions.

Le soutien du collectionneur allemand pour ses œuvres n’empêchera pas Séraphine de sombrer dans la folie : “Démente, Séraphine errait dans les rues en annonçant la fin du monde. Mes tableaux sont bénis, ils sont votre seule chance de salut… hurlait-elle.” (5).

Séraphine Louis mourra dans un asile d’aliénés en 1942.

Pierrick Moritz

Bibliographie : Nino Franck- (1), (2), (3), (4) et (5) – :  plaquette exposition “Séraphine”, 1962, Galerie Birschansky, Paris. Bernard Dorival : “L’Ecole de Paris au Musée National d’Art Moderne”. Editions Aimery Somogy, Paris, 1961.

Evènements 2008 autour de Séraphine Louis de Senlis

Séraphine, un film de Martin Provost avec Yolande Moreau. Sortie en salles le 1er octobre 2008.
Séraphine Louis dite Séraphine de Senlis, une exposition consacrée à l’artiste au Musée Maillol à Paris, du 1er octobre 2008 au 5 janvier 2009.

Le 24/12/2010

Quand, en 1937,  le catalogue de l’exposition Les Maîtres populaires de la réalité donnait Séraphine Louis pour morte avec cinq ans d’avance, Wilhem Uhde avait-il oublié son ancienne protégée ?

En 1937, douze œuvres de Séraphine Louis sont présentées à Paris au sein d’une exposition montée  rue Royale à Paris par le Musée de Grenoble sous le titre Les Maîtres populaires de la réalité. Il s’agit d’une réunion de 210 tableaux d’artistes que l’on qualifierait aujourd’hui de “naïfs”.

Ceux de Séraphine Louis sont les seuls réalisés par une âme féminine au milieu des compositions d’Henri Rousseau, Louis Vivin, Camille Bombois, André Bauchant, Maurice Utrillo, Dominique-Paul Peyronnet, Jean Eve, Adolf Dietrich et René Rimbert.

Alors qu’elle est internée à Clermont et qu’il lui reste quelque cinq années à vivre, Séraphine Louis est notamment présentée dans le catalogue de l’exposition comme “morte dans un asile de vieillards en 1934”.

À moins que  Wilhem Uhde (disparu en 1947), marchand d’art et découvreur de Séraphine Louis en 1912, n’ait pas eu connaissance de la publication de cette  information, celle-ci pourrait parler de l’évolution de la relation avec sa protégée, puisque sur les douze œuvres de Séraphine Louis  présentées dans l’exposition, sept lui appartiennent. Wilhem Uhde est aussi impliqué dans l’évènement par le prêt d’œuvres d’Henri Rousseau.

Pendant très longtemps, une autre artiste internée, Camille Claudel, a également été donnée pour morte bien avant l’heure dans certains ouvrages de référence comme Le Bénézit.

Sur les œuvres de Séraphine Louis qu’il voit, un amateur a noté à l’époque sur une enveloppe retrouvée dans son exemplaire du catalogue de l’exposition (retranscrit tel que) : S. Louis peint comme un peintre qui peignait par petits points, obtenant des effets décoratifs des plus curieux, et hantait des sujets religieux ou mythologique qui d’après lui, étaient des songes. Les couleurs de S. Louis sont des couleurs pures, qui font penser à des peintures primitives indiennes, japonaises ou même des enluminures, peut-être avec moins d’ordre et plus mouvementées. Ces compositions pourraient servir à faire du tissu.

Pierrick Moritz


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