Scandale autour du Mariage pour Tous : 700.000 signatures et une étude bidon

Le 15 février 2013, quelques jours après le vote en première lecture de la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux personnes de même sexe, Frigide Barjot, alors chef de file de La Manif Pour Tous, et Philippe Brillault, maire Les Républicains du Chesnay, déposaient auprès du Conseil économique, social et environnemental les 700.000 signatures d’une pétition réclamant la réouverture du débat sur le Mariage Pour Tous.

Texte de la pétition aux 700.000 signatures, dont Philippe Brillault, maire Les Républicains du Chesnay et porte-parole de La Manif Pour Tous, était comptable.

À ce moment-là, « l’étude » dite Regnerus, dont une partie est censée concerner « les enfants ayant eu un parent homosexuel », faisait l’objet d’une large diffusion auprès du grand public, dont à travers une synthèse figurant depuis plusieurs mois sur le site Internet de l’association Alliance Vita, dirigée par Tugdual Derville, alors porte-parole de La Manif Pour Tous.

Attouchements sexuels

Cette « étude » prétend entre autres que « les enfants devenus adultes dont la mère a eu une relation amoureuse avec une femme avant leur majorité » ont subi onze fois plus « des attouchements sexuels par un parent ou par un adulte » et presque quatre fois plus « une relation sexuelle contre leur consentement » par rapport à des « Enfants devenus adultes de famille biologique encore intacte ». 

Des données de « l’étude » Regnerus publiées sur le site d’Alliance Vita depuis le 23 juin 2012, dans une catégorie « Notexpert ». En fin d’article, Alliance Vita rappelle, entre autres « limites d’une telle recherche », que Mark Regnerus met prudemment en garde contre l’utilisation d’une telle étude à des fins politiques… »  (Non ?).

Dans quelle mesure l’étude dite Regnerus a-t-elle pu soutenir la pétition aux 700.000 signatures ?

Si la pétition aux 700.000 signatures et la diffusion de l’étude Regnerus ont été réalisées de manière totalement indépendante, des acteurs de l’association La Manif Pour Tous ont assuré la promotion des deux actions.

Lien figurant sur le site de La Manif Pour Tous, et conduisant à la synthèse de « l’étude » Regnerus diffusée par Alliance Vita.

Dans les commentaires d’un appel à signer cette pétition publié le 5 février 2013 sur le site Égalité & Réconciliation (avec un lien renvoyant également sur la pétition réclamant un référendum sur le Mariage Pour tous initiée par Henri Guaino, député Les Républicains), un internaute communique un lien vers une vidéo labellisée « Cosette & Gavroche » (association proche de La Manif pour Tous) publiée le 28 janvier 2013 (la pétition pouvait être signée jusqu’au 12 février),….

….vidéo dans laquelle le professeur Maurice Berger, chef de service pédopsychiatrie du CHU de Saint-Étienne, critique des études favorables aux parents homosexuels avant d’évoquer l’étude dite Regnerus (à partir de 4 minutes 34) .  

L’étude Regnerus mise en pièces 

Mark Regnerus est un catholique conservateur américain. L’étude en question a été financée par les Bradley Foundation et Witherspoon Institute (proche de l’Opus Dei américain), notamment connus pour leur engagement contre le mariage gay aux États-Unis.

Des méthodes d’échantillonnage qui paraissent truquées

Debra Umberson, professeur de sociologie à Austin, où enseigne également Mark Regnerus, a déclaré dans un article publié en 2012 dans le Huffington Post : « En tant que sociologue de la famille à l’Université du Texas, je suis troublée par sa représentation irresponsable et imprudente de la recherche en sciences sociales, et furieuse qu’il souille mon université pour donner de la crédibilité à ses conclusions. » L’universitaire ajoute être en désaccord avec des méthodes d’échantillonnage qui lui paraissent truquées. Le problème concerne la prise en compte de cas d’enfants ayant connu des difficultés pour des raisons autres que l’orientation sexuelle de leurs parents. (http://www.insidehighered.com/news/2012/07/13/ut-austin-scrutinizes-ethics-controversial-same-sex-parenting-study).

Regnerus et ses « erreurs de classement »

Un article du Washington Post, mis en ligne le 10 mai 2015, parle d’une nouvelle analyse de l’étude Regnerus par les professeurs Simon Cheng (Université du Connecticut) et Brian Powell (Université de l’Indiana). Elle relève que Regnerus aurait mal classé un nombre élevé d’enfants comptabilisés par lui comme ayant été élevés par des ménages de même sexe.

Un compte rendu en français de ce travail, intitulé « Comment les scientifiques ont démonté la plus grosse étude anti-mariage gay », a été publié sur State.fr le 20 mai 2015 : http://www.slate.fr/story/101833/scientifiques-anti-mariage-gay-etude. Cette nouvelle analyse conclut qu’il existe des différences minimes dans les résultats pour les enfants élevés par des parents de même sexe et les parents mariés de sexe opposé. Les profils de résultats pour des enfants adultes qui vivaient avec des parents de même sexe sont comparables à ceux des autres types de familles, y compris « biologiquement intactes ».

236 répondants possiblement concernés

Des répondants classifiés comme ayant été élevés par un parent homosexuel par Regnerus pourraient ne pas être concernés par cette situation.

Regnerus omet de mentionner qu’environ un tiers des répondants de son « étude » n’ont jamais vécu avec leurs parents de même sexe ou vécu avec eux que très brièvement. Sur les 236 répondants présentés par Regnerus comme ayant vécu avec une mère lesbienne ou un père gay, 53 avaient vécu avec eux moins d’une année. Et neuf autres étaient probablement des plaisantins

Vu la gravité de certaines données fournies par Regnerus, une approche scientifique aurait voulu une comparaison avec un groupe ayant vécu avec un père ou une mère hétérosexuels moins d’une année.

Au sujet des données spectaculaires sur « des attouchements sexuels par un parent ou par un adulte », on ignore la part de « parents » et celle « d’adultes » ayant commis de tels actes. Et si ces actes sont intervenus quand l’enfant vivait avec le parent.

Comment peut-on soutenir de tels résultats, nés d’un chantier aussi peu rigoureux ?

Répercussions mondiales de l’étude dite Regnerus

Les données de « l’étude » Regnerus on fait l’objet d’une récupération dans divers pays pour lutter contre les droits des homosexuels.

Russie

L’étude dite Regnerus a été largement diffusée et défendue en Russie.

Cet article publié sur le site FourTwoNine le 21 octobre 2013 explique que les données de « l’étude » Regnerus sont à la base d’un projet de loi qui enlèverait les droits de garde de leurs enfants aux LGBT (http://fourtwonine.com/2013/10/21/3273-law-stripping-russian-lgbt-people-of-parental-rights-withdrawn-to-be-reintroduced).

Citation du cinéaste Kirill Serebrennikov dans Télérama à propos de la situation des homosexuels en Russie (novembre 2016). On imagine l’impact des données « abus sexuels par un parent ou par un adulte » et « relation sexuelle contre leur consentement » de « l’étude » Regnerus.

Turquie

Propagande homophobe turque sur Twitter. L’origine de cette sentence est expliquée dans le tweet ci-dessous. Il s’agit d’un article publié sur un site français sous le titre « Les enfants vivants avec des homosexuels sont discriminés » (!) et rendant compte de « l’étude » Regnerus.   

 

Pierrick Moritz

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Catégories :Histoire sociale, Paris

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