Antonin Artaud à la BNF
Un artiste-univers, qui se suffit à lui-même. Un artiste qui grandit, écrase et rend extraordinaire. Un artiste-miroir qui réfléchit ce que personne n’a vu avant lui. Un artiste qui est allé là où peu sont allés, et dont encore moins sont revenus les mains pleines. Comment représenter au mieux un artiste aussi singulier qu’Antonin Artaud ?
La BNF a réussi l’exploit. Il fallait une exposition qui se passe de sous-titres, d’analyses, de tentatives d’appropriation. Il fallait laisser parler les images, les papiers, les photographies, les dessins ; entendre et voir Anaïs Nin ou Paule Thévenin parler de lui, avec l’émotion à fleur de peau. Cette exposition, qui mêle manuscrits, extraits vidéo, cinéma, et photographies, est étonnamment vivante. La muséographie, avec une juste place pour la contextualisation, est impeccable.
Artaud, l’envoûté
L’œuvre d’Artaud, au même titre que celle de Nietzsche, ébranle les fondements d’une société qui s’est convaincue des croyances les plus absurdes ; un monde de cerveaux lavés éblouis par des imposteurs. Et cette société-là arrivera à bout de l’esprit récalcitrant qui la menace du chaos total. Et ceci d’autant plus facilement s’il est matériellement démuni.
Dans un extrait vidéo, Paule Thévenin* explique qu’Artaud lui avait demandé si elle croyait aux « envoûtements ». Celle qui a probablement le plus contribué à faire connaitre l’œuvre d’Artaud explique qu’Artaud n’était pas le seul responsable de sa situation. Elle raconte qu’Artaud n’avait pas d’argent et que sa vie aurait été probablement différente s’il avait été fortuné. De « fou », il serait devenu excentrique.
À l’heure où son écriture ne lui rapporte rien, que le métier d’acteur ne l’intéresse plus, une seule solution s’impose à lui : le départ. Alors, il s’en va, au Mexique. Il passe notamment un mois avec les Indiens de la Sierra Tarahumara. Puis il revient à Paris. Et les mêmes problèmes matériels se posent.
Paule Thévenin conclut que la solution pour lui avait été l’internement et que, Oui, elle croyait aux envoûtements, parce que ce que la société a infligé à Artaud était une forme d’envoûtement. Sur la dernière page écrite par Artaud, la veille de sa mort en 1948 à Ivry, la phrase finale est « [….] de continuer à faire de moi cet envoûté éternel. Etc, etc ».

Artaud et les Surréalistes
De spontané, le mouvement surréaliste, sous la coupe d’André Breton, finira par prendre l’allure d’un Ministère. Artaud, dont l’œuvre demeure inclassable, en avait été exclu par le dirigeant du mouvement dès 1926. À la grande nuit ou le bluff du Surréalisme, écrit par Artaud en 1927, était une réponse à cette éviction. Extrait : “Le Surréalisme n’est-il pas mort le jour où Breton et ses adeptes ont cru devoir se rallier au communisme et chercher dans les domaines des faits et la matière immédiate l’aboutissement d’une action qui ne pouvait normalement se dérouler que dans le cadre intime du cerveau ”.
Après-guerre, Breton joue les prolongations avec son Surréalisme. En 1947, en vue de l’Exposition Internationale du Surréalisme qu’il organise, il sollicite Artaud par courrier en lui présentant une liste des travaux qu’il attend de lui. Artaud décline l’invitation.
Artaud acteur
Dans une lettre de 1948 à Roger Blin, Charles Dullin dit d’Artaud : « Comme acteur, il payait comptant et ne trichait jamais. »
Pierrick Moritz
* Paule Thévenin a rencontré Antonin Artaud à Ivry en 1946, alors qu’elle était jeune interne en psychiatrie. Artaud lui demanda de retranscrire ses textes sous la dictée (notamment Van Gogh, le Suicidé de la Société). C’est elle qui déchiffrera les manuscrits d’Artaud après sa mort, pour Gallimard.
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