Norton Simon Museum : paradis pour l’art

photo-344-2.jpgDevenu collectionneur d’art à l’âge de 47 ans (nous sommes en 1954), Norton Simon a constitué en un temps record l’une des plus prestigieuses collections privées de peinture européenne du XIVe au XXe siècle. Cet ensemble exceptionnel rivalise avec ceux des plus grands musées publics du monde.   

Devant les portes du Norton Simon Museum, la promesse d’une visite époustouflante est donnée avec un ensemble de statues de Rodin (Bourgeois de Calais, Homme marchant, Balzac). Le pressentiment se fait plus intense en traversant le jardin des sculptures dans l’enceinte du musée. Des bronzes d’Henri Moore, Aristide Maillol, Robert Morris, Joan Mason, Jacques Lipchitz ou Henri Laurens entourent un plan d’eau piqué de nénuphars et d’iris, comme à Giverny. Une des plus belles œuvres de la première salle d’exposition est un portrait de Patience Escalier par Vincent Van Gogh.

L’homme d’affaires

Né à Portland, en 1907, Norton Simon avait un flair certain, qualité probablement doublée d’une sacrée chance. Il fut un homme d’affaires opiniâtre avant de devenir l’un des plus grands collectionneurs du monde.

En 1931, à  l’âge de 26 ans, il rachète une usine d’embouteillage de jus d’orange en faillite pour 7.000 dollars, dont il fera progresser le chiffre d’affaires de près de 900 % en dix ans.

Cette réussite lui permet d’acquérir, en 1941, la majorité du capital de la Hunt Brothers Fruit Packing Company, une société de production de conserves de fruits et légumes réalisant un chiffre d’affaires annuel de plus de 100 millions de dollars. L’entreprise va se spécialiser dans la fabrication de tomates en conserve, et plus particulièrement de sauces à base de tomate, dont le succès va considérablement accroître la fortune des actionnaires.

Le collectionneur

Norton Simon achète sa première œuvre d’art en 1954, à l’âge de 47 ans. Il s’agit d’un Renoir acquis auprès d’une galerie américaine, pour 16.000 dollars. Sa boulimie pour la peinture vient de commencer ; il achètera pas moins de 84 tableaux jusqu’en 1959. Deux ans plus tard, après s’être dégagé des affaires, mais en restant administrateur de sa société, il décide d’acquérir le stock complet d’une prestigieuse galerie : une réunion de 400 œuvres.

À partir de 1971, et après un voyage en Asie avec sa nouvelle compagne, l’actrice Jennifer Jones, il commence à collectionner des œuvres et objets d’art de l’Inde et du Sud-Est asiatique – il s’agit aujourd’hui de l’une des plus importantes collections du genre hors pays d’origine – sans pour autant renoncer à son amour de la peinture et de la sculpture occidentales.

Une des plus incroyables histoires du marché de l’art

En 1976, le collectionneur se retrouve au centre de l’une des plus  extraordinaires histoires du marché de l’art. Cette année-là, la Lefevre Gallery de Londres l’informe qu’elle a en sa possession un ensemble de 70 bronzes de Degas. La nouvelle est d’autant plus incroyable que ces pièces sont des modèles directement créés à partir de cires originales de Degas, par la fonderie qui tira toutes les séries suivantes. Le trésor a été découvert dans la  cave du propriétaire de la fonderie, où il avait été oublié pendant cinquante ans. Norton Simon achète la totalité pour 18,8 millions de dollars.

Grand admirateur de Degas, Norton Simon possédait déjà un tableau de l’artiste de 1884, Femmes repassant, ainsi qu’un pastel, Femme se séchant après le bain (1876-1877). Ces deux œuvres avaient été respectivement acquises en 1959 et 1964.

Des ensembles cohérents

En dehors de l’incroyable qualité des œuvres qui la composent, une des singularités de cette collection privée est de présenter des ensembles cohérents. Si,  pour le cubisme, Picasso voisine avec Braque, Gris et Popova pour des œuvres des années 1910,  le prix de l’harmonie revient à l’ensemble de bronzes de Degas où des dizaines de petites danseuses solitaires sont regroupées selon le mouvement exécuté, près d’autres sculptures montrant les deux autres thèmes de prédilection de Degas : les femmes se lavant et les chevaux avec ou sans cavalier.

Quelques œuvres majeures de la collection de peintures et sculptures occidentales (au rez-de-chaussée du musée)

Botticelli : Madone et Enfant et ange (Vers 1468)

Il s’agit d’une composition inhabituelle dans l’œuvre du peintre. L’architecture, très présente, commande le regard vers un chemin sinueux et l’infini du ciel, excluant presque du champ visuel les personnages aux dimensions  importantes figurant au premier plan.

Raphaël : Madone et Enfant avec un livre (vers 1502-1503)

C’est une œuvre exceptionnelle, acquise en 1972 par Norton Simon auprès de la galerie Wildenstein and Co. Cette transaction fut un tel évènement que l’information fut publiée sur la première page du New York Times et du Los Angeles Times.

Georg Pencz : Femme nue endormie – vanité ?- (1544)

Au-dessus de la couche d’une jeune femme, une niche abrite quatre objets (éteignoir à bougie, bougie à demi consumée, bouteille, lampe à huile). Ces objets font considérer le tableau comme une vanité. La taie de l’oreiller ouverte en premier plan et encore retenue par un lacet relâché, la jeune femme couvrant son sexe de ses mains et l’éteignoir à bougie en forme de ciseau peuvent provoquer d’autres lectures.

Rembrandt van Rijn : Portrait d’un jeune garçon ( vers 1645-1650) ou un achat compliqué

Acquis en 1969, il s’agit de l’un des achats les plus importants de Norton Simon. Ce tableau est une rareté dans l’œuvre de l’artiste car il représente le portrait présumé de son fils. Le visage de cet enfant est d’une incroyable luminosité.

Décidé à acquérir ce tableau en vente publique, Simon avait mis au point un code de mouvements qui indiquerait ces enchères au commissaire-priseur. Ce dispositif de précaution était destiné à limiter les enchères et à garder les siennes anonymes.

Quand la présence d’un collectionneur célèbre est connue dans une vente, il vaut mieux qu’il s’abstienne d’enchérir oralement, pour ne pas faire monter outre mesure le prix de la pièce qu’il convoite. Le vendeur de la pièce peut très bien avoir envoyé un tiers pour faire monter les prix. Ce manège est  toutefois dangereux, le vendeur qui cherche à gonfler l’enchère finale risquant de se retrouver à devoir acheter ce qu’il a mis en vente.

Pour l’acquisition du Rembrandt par Norton Simon,  il y eut une confusion au moment du coup de marteau final, et l’œuvre fut adjugée à un autre. Simon réussit à obtenir qu’elle soit remise en vente et il en devint finalement le propriétaire.

Paul Gauguin : Femme et jeune garçon tahitiens (1899).

Il s’agit d’une œuvre acquise en 1965. David Nash, directeur du département international d’art impressionniste et moderne chez Sotheby’s a raconté dans un entretien comment Norton Simon a acheté cette œuvre. Il savait qu’un autre collectionneur la voulait et comme la couche de crasse qui gâchait le tableau rendait sa qualité incertaine, il le laissa l’acquérir. Une fois nettoyé, il s’avéra qu’il était magnifique. Norton Simon réussit à la racheter à ce premier acquéreur.

Une pièce surprenante dans cette collection

Un exceptionnel buffet sculpté de scènes bretonnes par Émile Bernard (vers 1891-1893).

Quelques autres artistes présents dans la collection de peintures et sculptures occidentales

Steen, der Haydens, Maes, Cranach fils, Rubens, Bellini, Murillo, de Largillière, La Tour, Vernet, Fragonard, Guardi, Goya , Canaletto, Ingres, Rousseau, Daumier, Lautrec, Cézanne, Morizet, Sisley, Pissarro, Monet, Manet, Courbet, Vuillard, Lacombe, Corot, Modigliani, Soutine, Kokoschka, Matisse, Kirchner, Klee, Diebernkorn, Francis.

Et aussi

Un ensemble de trois marbres de l’école de Pise (vers 1350-1400) ; compositions religieuses italiennes (XIVe-XVIe siècles), tempera et feuilles d’or sur panneau, dont une Madone de Giovanni di Paolo ; grand polyptyque de Guariento di Arpo Couronnement de la Vierge (1344), tempera et feuille d’or.

La collection d’œuvres  d’Asie méridoniale (au sous-sol du musée)

Elle est principalement composée de sculptures ou d’éléments d’architecture sculptés, en schiste, tuf, granit, marbre ou grès, originaires de l’Inde, dont le Rajasthan, du Tibet, du Népal, du Sri Lanka du Cambodge et de Thaïlande.

On y retrouve le panthéon bouddhique avec des représentations de Bouddha, Ganesh, Chamunda, Vishnu, Kumaraou Kubera. Les pièces les plus anciennes sont datées entre 1000 avant JC et 200 après (il s’agit de trois superbes poteries dite “red-on-buff”, Thaïlande, Ban Chiang).

On peut  également admirer des reliquaires en bronze du Sri Lanka et de Thaïlande (XIIe-XIVe siècles), des objets votifs du Tibet, un remarquable ensemble de bronzes sculptés de procession (Sri Lanka, IXe-XVIIIe siècles), des miniatures indiennes des XVIIIe et XIXe siècles, une sculpture dite “Hari-Hara” du Cambodge (VIIIe siècle), des plaques d’or repoussées (Thaïlande, VIIe-VIIIe siècles).

Un petit jardin jouxtant ces salles abrite principalement des sculptures en granit originaire de l’Inde (IXe/XVIIe siècles).

Norton Simon (1907-1993) et Jean-Paul Getty (1892-1976)

On oppose souvent à tort ces deux grands collectionneurs ; la démarche de chacun était très différente. Celle de Getty s’inscrivait dans une recherche, une exploration, quand Simon reconstituait un panorama de la peinture occidentale du XIVème au XXème siècles, et choisissait des artistes plus que reconnus. Simon et Getty ont parfois réuni leurs ressources pour acquérir des œuvres.

Jennifer Jones

Actrice américaine et deuxième femme de Norton Simon (mariage en 1971). Sous contrat avec le producteur David O. Selznick, Jennifer Jones remporta l’Oscar de la meilleur actrice en 1944, pour son interprétation dans Le Chant de Bernadette. Elle sera aussi nommée aux Oscars pour son rôle dans le flamboyant Duel au soleil (1946), dont la scène finale est digne d’une tragédie grecque.

Pierrick Moritz

Norton Simon Museum. 411 West Colorado Boulevard. Pasadena. Californie. Ouvert du mercredi au lundi de 12 heures à 18 heures et le vendredi de 12 heures à 21 heures. Musée fermé pour le Rose Parade Day, Thanksgiving et Noël.

Source : informations relevées au musée Norton Simon and The Art Of Negociation, The Building of the Norton Simon Collections, brochure éditée par la Norton Simon Art Foundation. Ces informations sont traduites, adaptées, synthétisées et mises en perspective par l’auteur.

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Catégories :Art asiatique, Art moderne, Arts décoratifs, Californie, Cambodge, Los Angeles, Musées, Peinture ancienne, Voyages

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3 réponses

  1. Jennifer Jones, épouse de Norton Simon, est morte à la fin de l’année 2009, à l’âge de 90 ans.

  2. 13/07 2011 :

    Nouvel ouvrage sur Norton Simon :

    “Collector without Walls : Norton Simon and His Hunt for the Best”

    de Sara Campbell

    Yale University Press

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