Le combat contre l’art conceptuel contemporain : une guerre d’intérêts ?

À coup de « mirage », « falsification » et autre « bouffonnerie », les ouvrages fustigeant l’art conceptuel contemporain se sont multipliés ces dernières années.

L’essai L’imposture de l’art contemporain – Une Utopie Financière par Aude de Kerros (Eyrolles, 2015), un des derniers en date, est un procès contre cette spécialité du monde de la création.

Aude de Kerros a publié une tribune titrée Peut-on critiquer l’interaction de l’art et du marché sans être qualifié de « réactionnaire » ? dans Le Monde du 28 septembre 2015, où l’on ne comprend pas bien pourquoi on la qualifierait ainsi.

Dans cet article, elle donne son point de vue sur un art conceptuel contemporain proche du monde institutionnel, de l’État et de la finance. C’est tout.

À la différence de son livre, on n’y trouve aucun « street art instrumentalisé par l’idéologie du multiculturalisme » ou dénonciation du blasphème, pas plus que la dynamique poussive s’efforçant d’ériger cette part de la création contemporaine en étendard du pire des mondes.

Aude de Kerros place sur le même plan l’imposition du modèle du réalisme soviétique et le choix en France par les « inspecteurs de la création » en 1983 ( ?) de l’art conceptuel. Et encore, précise-t-elle, en substance, les Soviétiques ont eu plus de chance que les Français, ils ont eu droit à un « débat public ».

La déconstruction est ardue, mais l’acharnement de l’auteur à vouloir repeindre tout un mur avec un pot de peinture trop petit laisse pas mal de transparences.

Cette charge très appuyée est farcie d’une multitude de références, extraits et citations venant de toutes les directions et assénées à longueur de pages. Ce pastillage défensif, arrêtant net toute pensée opposée aux propos avancés, assomme. Jeu de portes ouvertes et refermées : l’artivisme, c’est cool ; la commercialisation du street art*, c’est mal.

Aude de Kerros peut citer la spécialiste de l’art Juliette Benhamou-Huet pour conforter son propos : « Lorenzo Rudolf qui régna sur Art Basel de 1991 à 1999 avait très tôt compris quelles seraient les nouvelles élites de l’art : peu cultivées mais riches et désireuses d’appartenir à un cercle privilégié. C’est ainsi qu’était mis en place tout un système marketing qui transformait ArtBasel en une grande machine de communication. »

Plus loin, elle critiquera le point de vue de la même Juliette Benhamou-Huet dans Les artistes ont toujours aimé l’argent : d’Albrecht Dürer à Damian Hirst **. Aude de Kerros s’accroche à la locomotive pour dire que l’art conceptuel contemporain « qui n’a pas de valeur intrinsèque » y est comparé au « grand’ art qui, lui, en a une ».

À l’autre bout de Le combat contre l’art conceptuel contemporain : une guerre d’intérêts, on retrouvera une référence à l’excellente enquête Grands et petits secrets du monde de l’art de Danièle Granet et Catherine Lamour (Fayard, 2010) ; rien que du journalisme, ici. La grande Raymonde Moulin est aussi convoquée pour de la figuration.

L’imposture de l’art contemporain – Une Utopie Financière prend pour point de départ « l’effondrement financier du 15 septembre 2008 », les déboires qui ont suivi sur le marché de l’art conceptuel contemporain dont les productions sont assimilées à des produits financiers.

Selon l’auteur, ce marché spécifique s’est alors redressé très rapidement courant 2009, grâce à une stratégie du milieu internationalisé de l’art conceptuel contemporain. Et « Cela intervient au moment où les grands médias ont perdu le monopole de l’information et la dissidence artistique et intellectuelle de tous horizons, jusque-là souterraine, devient une référence alternative. »

Toujours selon l’auteur, à partir de septembre 2008, Paris est « reprogrammé » pour faire face à la situation de la chute des prix de l’art contemporains, avec, entre autres, l’installation de galeries américaines dans la capitale ; des lieux historiques, comme le château de Versailles et son parc, sont investis par « le show case de l’art financier global », avec l’aval des représentants de l’État français, contribuant à la fabrication de cotes.

Question : de tels investissements pouvaient-ils se décider en si peu de temps ou s’agissait-il de projets nés avant la chute des marchés financiers de septembre 2008 (en dépit des signes de récession visibles dès 2007) et concrétisés devant l’amélioration de la situation économique aux États-Unis dès le milieu de l’année 2009 ?

Car le marché de l’art conceptuel contemporain a bénéficié de perspectives plus favorables au courant du premier semestre 2009, comme tous les autres secteurs économiques. Ce qui démontre également que la santé de la spécialité, comme du marché de l’art en général, est d’abord liée à la situation économique réelle, et moins au cours de la bourse.

Si le marché de l’art chinois ancien, moderne et contemporain, très animés par des acheteurs chinois,  se maintient à de très haut niveau aujourd’hui c’est bien parce qu’il reste ancré aux bonnes performances économiques de la Chine, et non à la situation de la bourse de Shanghai, confondue avec un casino par une foultitude de petits porteurs.

La chute des prix sur le marché de l’art aux enchères, après celle de Lehman Brothers et sensible dès fin octobre 2008, a touché toutes les époques de l’histoire de l’art, et pas seulement l’art conceptuel contemporain. Les résultats des ventes d’art impressionniste et moderne proposées chez Sotheby’s et Christie’s en novembre 2008 à New York témoignent du malaise.

Les œuvres invendues ou cédées sous les estimations – par Monet, Degas, Giacometti, Matisse, Picasso,… –  sont représentées dans des proportions anormalement élevée. Et ceci même en tenant compte du fait que d’autres critères que ceux de la crise financière et de la récession économique aient pu servir de repoussoir.

Chez Sotheby’s, un Vampire de Munch, qui aurait été disponible à la vente pendant des années sur le marché privé avant d’atterrir chez l’opérateur, avait difficilement trouvé preneur pour une œuvre d’une telle importance, mais une composition suprématiste de Malevitch avait été payée 60 millions USD, un record pour une œuvre du peintre d’avant-garde russe vendue aux enchères.

L’exposition à Versailles consacrée à Koons, un des acteurs du marché de l’art conceptuel contemporain décrié – qui n’a jamais caché son amour pour l’argent et dont l’œuvre est classée par beaucoup et depuis belles lurettes dans la catégorie « art pompier contemporain » – débute en décembre 2008.

La présence du marché de l’art en général dans les grands médias généralistes a de tout temps été marginale. Aujourd’hui, les rédactions sous pression ont encore moins de temps à consacrer à l’actualité du secteur. Cet espace réduit est réservé aux prix record, aux découvertes importantes et aux scandales. Comme partout, les communiqués de presse sont de mieux en mieux adaptés pour la presse – crise oblige, beaucoup de journalistes ont migré vers le milieu de la communication.

Quant à la critique d’art, dont l’avis serait devenu secondaire, elle a quasiment disparu depuis un moment. Chronophage, donc coûteuse à produire, pour un retour lectorat minable, et notamment sur l’Internet. Beaucoup de producteurs d’information sur le marché de l’art présents sur Internet étant liés de près ou de loin au commerce de l’art, la méfiance n’arrange rien.

Du côté de la dissidence artistique et intellectuelle, Aude Kerros nous propose, entre autres personnalités venant d’horizons très variés, mais nourrissant toujours d’une manière ou d’une autre une ligne victimaire défendant le « véritable art » contre le « faux art », une référence à un certain Marcel Gauchet, dont la conférence inaugurale de l’édition 2014 des « Rendez-vous de l’histoire » sur le thème des « Rebelles » a fait l’objet d’un appel au boycott. Selon elle : « Sa communication empêchée au colloque décrivait, il est vrai, une nouvelle forme subtile et déguisée du totalitarisme. »

Que de frissons chez les bourgeois rebelles en pantoufles !

Elle pense aussi à Sauvons l’art. Cette association prône, par exemple, « l’interdiction de subventions publiques pour les œuvres de nature à troubler l’ordre publique, à porter atteinte à la dignité humaine ou aux convictions religieuses » (peut-on changer l’ordre des motifs contenus dans la phrase, et notamment dissocier les deux derniers ?). Faudrait-il créer une sorte de comité de censure agissant avant même que les œuvres ne soient créées ?

Aude de Kerros évoque directement le fameux « argent du contribuable » utilisé pour donner de la visibilité à des créations heurtant la sensibilité des croyants. Ne faudrait-il pas aussi parler de l’argent des contribuables utilisé pour des religions dont les propos de certains représentants heurtent des non-croyants ?

Il est à nouveau question de l’utilisation de l’argent du contribuable, mais ici « en partie », au sujet des œuvres de la collection de François Pinault hébergées à la Conciergerie en 2013, le temps d’une exposition sur le thème de l’enfermement.

En parlant de contribuable, même si ce n’est pas un prêté pour un rendu, il paraît que François Pinault en serait un très bon. Accessoirement, la France a été bien contente de trouver l’homme d’affaires français pour l’achat et la restitution à la Chine des têtes en bronze de la fontaine du Palais d’été de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé.

Si François Pinault décidait d’exposer des pièces de sa collection dans une prairie perdue et abandonnée quelque part en France, certains l’accuseraient encore de capitaliser sur l’utilisation de l’espace public.

On peut aussi se moquer des rites du monde de l’art et du marché de l’art contemporain conceptuel, à travers ses soirées, ses vernissages, ses personnalités. Mais, franchement les flatteurs, les voyeurs, les piqueurs de clientèles et les experts à la noix n’y sont pas plus nombreux que dans tout autre univers où il est question d’argent et/ou de notoriété.

Dans les écrits et actions dirigées contre l’art conceptuel contemporain, la domination culturelle américaine est souvent pointée du doigt.

La culture mondiale dominante est toujours liés à la domination économique. Si la France devenait la première puissance économique mondiale, comme le sont les États-Unis depuis l’après-guerre, sa culture ne tarderait pas à dominer le monde.

L’internationalisation du goût pour l’art chinois, mais aussi pour la langue, découle de la montée en puissance économique de la Chine.

Souvent, on nous parle de la perte d’influence du marché de l’art français sur la scène internationale, quand il occupait la première marche du « podium » dans les années 1960.

Jusqu’à cette époque-là, la France était riche en collections somptueuses et importantes, notamment démembrées dans les ventes aux enchères françaises.

Les goûts du marché étaient plus « traditionnels ». Ils correspondaient à ceux d’un milieu plus « conservateur », adepte du « placement de bon père de famille », comme les meubles du XVIIIe siècle, l’orfèvrerie, ou la peinture ancienne et du XIXe siècle.

Cet univers « conservateur » n’a jamais été un adepte de la première heure des avant-gardes, comme celles nées à partir des années 1860, au même titre que les institutions françaises, ayant raté bien des coches, de l’impressionnisme à l’expressionnisme abstrait américain.

En France, le marché de l’art a peu à peu échappé au milieu « conservateur », et aussi bien du côté des acheteurs que des vendeurs. Les contenus de châteaux et autres vastes demeures, parfois vendus pièce par pièce au fil des besoins pour l’entretien général, n’étaient pas inépuisables.

Au-delà des éléments du débat actuel, le milieu « conservateur » aspirerait-il à récupérer un marché de l’art qui lui a en grande partie échappé ?

S’agirait-il de se glisser dans le lit tout chaud fait par cette finance et ce marketing tant décriés, en remplaçant l’art conceptuel contemporain par autre chose ?  Faudrait-il « rééduquer » les goûts des collectionneurs et « réformer » les écoles d’art ?

Ces projets seraient très simplistes.

La marchandise de très grande qualité est de plus en plus difficile à trouver en France. Et ce n’est pas la peine de s’énerver, elle n’existe pas plus que ça.

Au plan mondial, il aura fallu moins d’une quinzaine d’années pour déverser et épuiser les collections d’art chinois occidentales intéressantes sur le marché de l’art.

Devant cet assèchement, le prix record pour une œuvre d’art chinois ancien vendue aux enchères – hors peinture –  est quand même monté à 45 millions USD à Hong Kong en 2014.

Les pièces d’exportation chinoises foisonnent en France, mais elles n’intéressent majoritairement pas les Chinois, ceux qui font principalement les beaux jours de ce marché – quand elles ne les font pas rire.

Si les Français ne veulent plus voir des créations de Koons, McCarthy ou Kapoor sur leur territoire, ils n’en verront plus. Le marché s’en moque, ce n’est pas en France qu’elles se vendent à des prix très élevés. Ces créateurs étaient mondialement connus et multi-exposés bien avant les présentations décriées en France.

Vu de l’étranger, entre l’abattage du sapin-plug de McCarthy place Vendôme et les inscriptions antisémites sur le Dirty Corner de Kapoor à Versailles, l’image de la France en a pris un coup. Ce n’est pas une question de goûts, c’est une question de principe.

La majorité des acheteurs dans les grandes ventes aux enchères françaises sont aujourd’hui étrangers. Une grande part de la marchandise rare vue dans ces mêmes vacations vient de l’étranger. Les jeunes millionnaires de la Silicon Valley préféreront toujours un Jackson Pollock à 25 millions à un Georges Mathieu à 300.000 euros. C’est une question de culture.

Personne, absolument personne, n’empêchera une nouvelle France culturelle de vivre dans son coin, même si penser le monde d’aujourd’hui dans une version de celui d’hier est une absurdité.

Mais pas sûr que dans nos sociétés occidentales, hantées par toutes les menaces découlant du terrorisme planétaire, les individus aient envie qu’on leur dise comment vivre, penser, créer et dépenser leur argent.

L’air du temps à venir ne sera pas celui des certitudes.

Pierrick  Moritz

*   Le street art reste une spécialité difficile pour les professionnels du marché de l’art, où les prix sont loin d’atteindre des sommets (tout le monde n’est pas Banksy). Les stars françaises du street art des années 1980 sont comme tout le monde, elles ont besoin de manger, et si possible de tirer leurs revenus de leur travail et d’une réputation acquise en grande partie dans la dèche, et ceci d’autant plus qu’elles ne sont plus toutes jeunes. Elles auraient tort de se priver du marché de l’art, puisque que leur travail y est apprécié.

** Juliette Benhamou-Huet a raison. De grands maîtres de la peinture ancienne, comme Rembrandt ou Rubens, ou produit de manière quasi-industrielle, avec l’aide de nombreuses petites mains, au point que pour certaines œuvres, on ne sait plus très bien qui a peint quoi (Rubens a été un spécialiste des contours, remplis de couleurs par d’autres). Quelle différence de motivation entre « Moi » peint à prix d’or par Rembrandt, une star des salons officiels français du XIXe siècle ou Warhol ? La vanité était plus écolo dans les temps anciens ? D’un point de vue académique, Andy Warhol était un très grand dessinateur

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Catégories :Art contemporain, Artivisme, Livres, Paris

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