Du “miracle” du marché de l’art et de l’Internet

“On peut toujours nous rabattre les oreilles avec l’avenir que représente le transfert de l’activité physique des commerçants vers le numérique, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un déplacement vers une technologie du XXIe siècle qui consacre le modèle socio-économique du XIXe  : plus pyramidal, tu meurs et dévalorisation du travail. En prime, la marchandise y est considérablement dépréciée.”

Les performances du marché de l’art sont louées de façon très exagérée dans ce que l’on peut lire et entendre en ce moment. S’il est vrai que les milliardaires ne connaissent pas la crise, ce qui n’est pas vraiment une nouveauté, la réalité de cet univers très opaque, dont seules les informations et la communication émanant des opérateurs de ventes volontaires aux enchères publiques et en courtage parviennent jusqu’à nous, est beaucoup plus nuancée. Le marché de l’art intégre également une partie privée extrêmement importante et dont on ignore à peu près tout.

Progression des chiffres d’affaires, invendus et défaillances

La progression des chiffres d’affaires des maisons de ventes aux enchères publiques en 2011 repose en partie sur des transactions à des niveaux records plus nombreuses, baobabs qui cachent des déserts d’invendus depuis septembre 2008, encore plus nombreux depuis la rentrée 2011. Ces taux ont pu monter jusqu’à 70 % dans les grandes ventes internationales ces derniers mois. Ils concernent également des œuvres et objets d’art majeurs, de toiles de Picasso jusqu’à des objets d’art chinois rarissimes.

Pour cette dernière spécialité, extrêmement spéculative, le phénomène grandissant des  cautions réclamées par les maisons de ventes aux enchères à des enchérisseurs pré-inscrits révèle que les cas d’impayés sont plus nombreux. Les résultats des dernières séries de ventes à Hong Kong des grands opérateurs occidentaux indiquent un net repli, avec pléthore de lots majeurs restés sur le carreau.

Pour les mandats où les vendeurs assument tous les frais de mise en vente, comme c’est le cas dans les transactions avec les sociétés anglo-saxonnes, la rentabilité de ces opérateurs pourrait ne pas être trop impactée par ces déconvenues. Il n’empêche que ces forts taux d’invendus constituent une très mauvaise publicité et placent les vendeurs potentiels des biens les plus intéressants en position attentiste.

Au bord de la crise de panique

Dans l’édition du mois de novembre du Art Newspaper, vrai succès éditorial britannique dont on aimerait bien avoir un l’équivalent qualitatif en France, figure une analyse qui décrit le milieu des marchands anglo-saxons opérant dans le milieu de gamme comme étant au bord de la crise de panique face au désastre de la situation.

Pour constater ce genre de réalité en France, il faut visiter les galeries où règne majoritairement une grande morosité. Au Louvre des Antiquaires, à Paris, le nombre de boutiques inoccupées bat des records.

On peut toujours nous rabattre les oreilles avec “l’avenir” que représente le transfert de l’activité physique d’une partie de ces commerçants sur le numérique, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un déplacement vers une technologie du XXIe siècle qui importe le modèle socio-économique du XIXe  : plus pyramidale, tu meurs et sous-valorisation du travail. En prime, la marchandise y est considérablement dépréciée.

Artprice, eBay, l’art vendu sur l’Internet

Au sujet du l’art vendu sur l’Internet, l’évènement du mois de janvier en France a été le lancement du courtage aux enchères sur Artprice, une nouvelle activité qui va forcément augmenter le chiffre d’affaires de la société. Reste à savoir dans quelles proportions.

La menace d’assignation en référé par le Conseil des Ventes Volontaires au sujet de la communication initiale d’Artprice, concernant une confusion possible des activités de courtage du site avec celles des maisons de vente aux enchères, aura été profitable aux deux parties. L’entreprise a bénéficié d’une campagne de publicité à l’œil et l’autorité de régulation d’une clarification publique de la situation.

Une différence notable entre ces deux types de commerce concerne la responsabilité de l’opérateur en cas de problèmes découlant de la transaction. Elle est totale pour une maison de vente aux enchères, argument qui peut convaincre l’acheteur malgré une commission très élevée, quand elle ne concerne que le vendeur (et non l’intermédiaire) dans le cas du courtage. Néanmoins, on sait que la responsabilité d’eBay, seul exemple de société de courtage aux enchères en ligne à grande échelle connu, et le plus ancien, a été pointé du doigt dans certaines affaires juridiques. Il s’agit de la lutte conte la contrefaçon et du libre choix des distributeurs pour des marques de luxe.

Les courtiers d’art aux enchères de l’internet concurrencent bien les maisons de ventes aux enchères, mais jusqu’à un certain niveau de prix

Dans la rubrique “art/antiquités” d’eBay, une céramique chinoise est parfois enlevée à 15.000 euros ou un tableau à 20.000 euros. Dans un contexte de biens invendus conséquents, ces cas restent minoritaires et concernent principalement la marchandise de vendeurs professionnels. Ces derniers sont juridiquement obligés d’accepter le retour des objets et de les rembourser au cas où les acheteurs ne les jugeraient pas conformes, ce qui n’est pas le cas pour les vendeurs particuliers.

Si le modèle et la marchandise proposés par ce courtage aux enchères en ligne concurrencent directement les maisons de vente aux enchères publiques, le phénomène s’inscrit dans une certaine limite de prix. Depuis bientôt 11 ans qu’eBay a ouvert sa plateforme française, les maisons de vente aux enchères publiques ont progressivement revu leur stratégie en montant en gamme, mais aussi en proposant parfois des ventes à des prix bien plus attractifs que sur le site américain, notamment dans le domaine des objets de collection.

Courtage : prudence et risques de détournement de commission

On n’achète pas plus une œuvre d’art d’une certaine valeur sans la voir physiquement, qu’une voiture sans l’essayer ou un appartement sans le visiter. Et avant même d’engager ne serait-ce que plusieurs centaines d’euros pour acquérir un bien sur photographie, les acheteurs potentiels veulent la garantie d’un intermédiaire fiable, la possibilité d’une mise en relation avec le vendeur avant échéance et ils peuvent souhaiter voir l’œuvre en question avant le règlement.

C’est dans cette possibilité du contact direct entre vendeur et acheteur qu’on trouve la situation du détournement de commission, c’est-à-dire quand le vendeur qui a trouvé preneur grâce au courtier décide de se débrouiller pour ne pas rénumérer ce dernier. Il peut également proposer son bien auprès de plusieurs courtiers et donc annuler certaines mises en vente à tout moment.

Difficulté à trouver une marchandise de qualité

Nombreux sont ceux qui ont créé des sites sur l’Internet dans le but de capter les biens des particuliers et de manière plus ou moins frontale. Depuis 20 ans que je traîne dans ce milieu, je peux vous affirmer que la marchandise réellement intéressante est rare. Et les choses ne vont pas en s’arrangeant. Avant de trouver un tableau un tant soit peu valable, il faut en avoir vu des milliers. Si les catalogues des maisons de vente, les galeries et les boutiques d’antiquités les plus prestigieux donnent une impression de qualité généralisée, l’écrémage est de plus en plus rude pour arriver à pareille concentration.

Pour les maisons de ventes aux enchères les plus célèbres, la récupération de prestigieuses collections nécessite un important travail de suivi et de communication, des moyens financiers colossaux et de pouvoir s’offrir un personnel maniant les codes sociaux de milieux très privilégiés. Comme pour l’immobilier haut de gamme, il est recruté dans les mêmes univers sociaux-culturels que ceux auxquels appartient la clientèle potentielle. Cette éducation plutôt aristocratique implique d’être capable des mêmes égards envers les clients plus modestes.

Pierrick Moritz

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Catégories :Marché de l'art

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