Lois anti-juives nazies : deux œuvres restituées en vente chez Sotheby’s

Le Boulevard Montmartre, matinée de printemps de Camille Pissarro, une huile sur toile de qualité muséale peinte en 1897, dont 7/10 millions de livres sont attendus, est l’œuvre vedette de la vente d’art impressionniste, moderne et surréaliste proposée par Sotheby’s le 6 février en soirée à Londres. Il s’agit de l’une des plus importantes peintures impressionnistes présentées dans le catalogue d’une vente aux enchères au cours de ces dix dernières années. Elle provient de la collection Max Silberberg, un industriel juif allemand contraint de vendre sa collection d’art des XIXe et XXe siècles sous le régime nazi. Le Boulevard Montmartre, matinée de printemps a été restitué en 2000 à la famille de Max Silberberg.

La collection de Max Silberberg comprenait notamment des œuvres de Delacroix, Courbet, Manet, Sisley, Cézanne, Monet, Renoir, et van Gogh. Silberberg fréquentait les artistes de l’avant-garde de son époque, comme Max Liebermann, auprès desquels il achetait directement des œuvres. Il était client d’importants marchands, comme Paul Rosenberg et Georges Bernheim.

Sa collection a acquis une renommée internationale quand, en 1935, sous les lois anti-juives, Max Silberberg est dépouillé par les nazis. Son entreprise est aryanisée et vendue ; sa maison est saisie. Il est acculé à vendre sa collection. En 1935 et 1936,  les œuvres sont placées dans une série de ventes aux enchères chez Paul Graupe à Berlin. Le Boulevard Montmartre, matinée de printemps de Pissarro en fait partie.

En 1938, son fils Alfred est arrêté pendant la Nuit de Cristal ; il parviendra à partir pour l’Angleterre. Max Silberberg et son épouse Johanna sont déportés à Theresienstadt, puis à Auschwitz en 1942. Ils seront déclarés décédés en 1945.

L’ouverture d’archives allemandes dans les années 1990 permet d’établir l’identité des juifs allemands acculés à brader leurs biens sous les lois anti-juives nazies. Les héritiers se retrouvent en situation de réclamer leur restitution. Alfred Silberberg est mort en mars 1984 ; son épouse Gerta entreprend des recherches sur  les œuvres d’art ayant appartenu à son beau-père.

En 1999, Gerta Silberberg devient la première Britannique liée à une victime de l’Holocauste à récupérer une œuvre d’art selon les principes de la Conférence de Washington concernant les œuvres d’art pillées par les nazis. Il s’agit d’un dessin de Van Gogh, L’Olivette (Les Baux), présent dans les collections de la Nationalgalerie de Berlin ; l’affaire fait grand bruit dans l’opinion publique allemande. L’œuvre sera vendue en 1999 par Sotheby’s, pour 5,3 millions de livres, une somme extrêmement importante pour une œuvre sur papier. Elle sera donnée par l’acheteur au Museum of Modern Art de New York.

Boulevard Montmartre, matinée de printemps est passé par un certain nombre de mains après sa vente forcée de 1935. En 1960, il entre dans la collection John et Frances L. Loeb. En 1997, le couple lègue le tableau à The American Friends of The Israel Museum, qui l’offre à ce musée de Jérusalem. L’œuvre est restituée à Gerta Silberberg en 2000, qui le prête au musée jusqu’à sa mort, intervenue en 2013.

Sommeranbend an der Alster de Max Lieberman, une huile sur toile peinte en 1910, confisquée par les nazis à une famille juive allemande (collection Gustav et Clara Kirstein) en 1941, et restituée aux héritiers en 2013, fait également partie du catalogue de la vente de Sotheby’s.

Ami et mécène de nombreux artistes contemporains de son époque, comme Max Liebermann, Gustav Kirstein était copropriétaire de la maison d’édition artistique EA Seamann et président de l’Association du Musée de Leipzig. En 1933, il est contraint de renoncer à toutes ses activités en raison de ses origines juives. Il meurt en 1934 ; son  importante collection d’art revient à sa veuve, Clara.

En 1939, après une tentative pour quitter l’Allemagne, déjouée par la Gestapo, Clara Kirstein est envoyée à Theresienstadt, où elle trouvera la mort. Sommerabend an der Alster, confisquée par les nazis en août 1941, sera vendue en juin 1943, puis expédiée à la galerie Fisher de Lucerne sous une fausse provenance. L’œuvre a transité par plusieurs collections avant sa restitution aux héritiers de Gustav et Clara Kirstein. Elle est estimée 750.000/1,2 million de livres.

La vente propose également un certain nombre d’œuvres d’art issues de la collection de Jan Krugier (1928-2008). Également victime des persécutions nazies en raison de son origine juive, rescapé du camp d’Auschwitz, Jan Krugier allait devenir, à travers sa galerie ouverte à Genève en 1962, l’un des plus brillants marchand d’art de la seconde moitié du XXe siècle. Pour les œuvres les plus chères de cette réunion, on trouve Homme traversant une place par un matin de soleil d’Alberto Giacometti, un bronze de 47 cm de hauteur, d’une œuvre de 1950 fondue en 6 exemplaires, celui-ci daté de 1951, estimé 3/5 millions, et une grande composition au Minotaure de Pablo Picasso, datée de 1936, combinant gouache, plume, crayon et encre sur papier, assortie d’une estimation de 1,8/2,5 millions de livres.

Les autres lots de l’éblouissant catalogue de Sotheby’s – c’est peu de le dire, sont Boléro violet d’Henri Matisseune huile sur toile datée de 1937, estimée 6,5/8 millions de livres, L’Homme est en mer de Vincent van Gogh, une huile sur toile peinte à Saint-Rémy en 1889, dont 6/8 millions sont attendus, Studie für Improvisation 10 de Wassily Kandinsky, une huile sur panneau de 1910, estimée 4/6 millions, et, pour la même estimation, Le Beau Monde, une huile sur toile de René Magritte, datée de 1962.

Provenant de la succession Greta Garbo, Mystischer Koft : Profil, une petite huile sur panneau peinte en 1917 par Alexej von Jawlensky, acquise par l’actrice en 1970 et vendue par ses descendants, est estimée 250.000/350.000 livres.

De nombreuses œuvres de la collection Jan Krugier figurent au catalogue d’une vente d’œuvres d’art en journée programmée le lendemain par Sotheby’s : la fourchette des estimations va de 1.500./2.000 livres, pour Femme dans un paysage de Jean-Baptiste Camille Corot, encre et au lavis sur papier, signée, 7,9 x 15,3 cm, et jusqu’à 250.000/350.000 livres, pour Femme contemplant un homme endormi (homme couché et femme assise) de Pablo Picasso, une composition à l’encre, à la plume et au lavis, datée de 1943.

PM

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Catégories :Art moderne, Art volé, Impressionnisme, Londres, Marché de l'art, Surréalisme

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1 réponse

Rétroliens

  1. Chez Sotheby’s, les enchères ont flambé pour Pissarro et van Gogh « Art Without Skin, l'art sans la peau

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