Alighiero e Boetti chez Tornabuoni Art

Un éblouissant regard sur l’identité 

L’exposition consacrée à Alighiero e Boetti (1940-1994) visible jusqu’au 28 mai à la galerie Tornuabuoni Art, avenue Matignon, peut se visiter comme un prélude à la rétrospective en préparation par trois grands musées étrangers dont le MoMA. L’évènement de dimension internationale n’étant pas programmé à Paris, cette réunion exceptionnelle dans la galerie parisienne est une opportunité pour le public français de découvrir l’œuvre éblouissante d’un artiste inclassable, à travers une synthèse de qualité muséale.  

Le 18 mars, une présentation du premier tome des quatre formant le catalogue général d’Alighiero e Boetti (éditions Electa, quelque 5.000 œuvres répertoriées) précédait le vernissage de la rétrospective de Tornuaboni Art. Cette rencontre, animée par Guy Boyer, rédacteur en chef de Connaissance des Art, faisait notamment intervenir Annemarie Sauzeau, épouse d’Alighiero Boetti de 1964 à sa disparition et directrice  de l’Archivio Alighiero Boetti, Didier Semin, professeur à l’École Nationale des Beaux-Arts, Jean-Hubert Martin, Conservateur Général du Patrimoine, Martin Andioni, des éditions Electa, et Michele Casamonti, dirigeant de la galerie.

 

Alighiero Boetti : Mappa, broderie, 99 x 155 cm. Crédit photographique :  Tornuabuoni Art. C’est en découvrant le travail de broderie des femmes afghanes qu’Alighiero e Boetti a l’idée de faire réaliser des surfaces non peintes par un artisanat ancestral. Son œuvre prend son élan dans le mouvement de l’Arte povera (pour sa simplicité). Le cloisonnement, dans ses approches techniques (uniquement par la couleur) et conceptuelle, est récurrent dans les créations d’Alighiero e Boetti.  

Par le choix de la broderie, technique obsessionnelle souvent mise en œuvre, Alighiero e Boetti reste un artiste conceptuel sans équivalent connu dans le monde des artistes contemporains consacrés ; la grande Louise Bourgeois l’utilisant de manière moins systématique pour ses auto-analyses arachnéennes.  Les créations cloisonnées par la couleur d’ Alighiero e Boetti n’apparaissent jamais fragmentées – l’œil  isolant difficilement un morceau coloré ; elle forme un tout dans les contradictions et le miroitement des couleurs ; la ligne-frontière n’existe pas.   

Au début des années 1970, Alighiero Boetti se rebaptise Alighiero e Boetti. Cet ajout, qui rompt autant qu’il lie, appelle donc des interprétations liées à l’identité, un thème très présent dans l’œuvre de l’artiste : Alighiero e Boetti comme un dédoublement, une différenciation entre le social et l’intime, un pied de nez à l’identité attribuée d’office, une dilution et un renforcement, un signe à la fois morcellement et réunification, une manière de disparaître, un point de suture.  

Alighiero e Boetti concevait  notamment des œuvres qu’il faisait broder par des femmes en Afghanistan. Dans cette société particulière, l’artiste n’avait pas de contacts directs avec elles ; il traitait par l’intermédiaire des hommes. Le fait de déléguer à ces femmes très isolées  la réalisation de ses œuvres peut être interprété comme une façon de leur permettre de connaître le monde, dont un autre langage et, bien sûr, de participer à une expression étrangère à leur univers. À travers leurs points de broderie, ces femmes ont complètement occupé des espaces, en racontant parfois malgré elle « l’éducation », à travers des « accidents » que l’artiste conservera. Des Afghanes, qui n’avaient jamais vu la mer et ne connaissaient pas le monde, ont ainsi livré à Alighiero e Boetti la mer en rose ou en vert quand il l’avait commandée en bleu.

Le concept de mutation de l’identité est désigné quand ces cartes marquées de drapeaux se transforment au fur et à mesure des évolutions géopolitiques. À partir de l’invasion de l’armée russe en Afghanistan, elles perdent leur bordure de mots en italien et en persan.  

Alighiero e Boetti : Oggi sedicesimo mese dell’anno 1988 (Aujourd’hui, seizième mois de l’année 1988), broderie, 1988, 110 x 115 cm. Crédit photo :  Tornuabuoni Art.    

Alighiero e  Boetti : Mimetico,  tissu-camouflage sur châssis, 140 x 145 cm. Crédit photo : Tornuabuoni Art.  Ce sujet est le seul ready made d’Alighiero e  Boetti, également visible chez Tornabuoni Art. Dans sa rétrospective exhaustive, avec quelque soixante œuvres présentées selon un parcours chronologique,  la galerie expose également une sélection de dessins de l’artiste où « l’empreinte », traitée selon des techniques variées, est très présente.

 

Pierrick Moritz

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Catégories :Art contemporain, Expositions, Italie, Paris

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1 réponse

Rétroliens

  1. Cinq créations d’Alighiero Boetti vendues à prix d’or chez Christie’s « Art Without Skin, l'art sans la peau

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