Collections, brocante et antiquités : disparition du bas de gamme et des bonnes affaires dans le moyen de gamme de qualité

Actualisé le 1er septembre 2018

Le marché colossal des biens d’occasion, incluant les objets de collection, les antiquités, les objets et les œuvres d’art, est l’un des premiers secteurs économiques au monde avoir été bouleversé par la révolution Internet permettant aux particuliers de réaliser des affaires entre eux, et au détriment des acteurs professionnels traditionnels. Aujourd’hui, on parlerait « d’ubérisation ». La conséquence la plus prévisible d’un tel phénomène a été une descente aux enfers en règle des prix de pièces plus ou moins courantes, en même temps que de nouveaux types d’objets venaient peu à peu élargir cette base. On remarque en effet une rupture générationnelle inédite en matière de goût, notamment à travers une tendance au désencombrement. Aujourd’hui, dans un contexte où tout le monde est mieux informé de la « valeur des choses », les bonnes affaires dans le créneau du moyen de gamme de qualité se sont considérablement raréfiées.

Dès 1995, aux États-Unis, en utilisant la nouvelle plate-forme de courtage de l’Internet Auction Web, vite rebaptisée eBay, les vendeurs particuliers ont commencé à abandonner les services des intermédiaires traditionnels du secteur. Adieu dépôts-vente, brocanteurs, antiquaires, maisons de vente aux enchères : les particuliers réalisent des transactions entre eux et avec la clientèle acheteuse des professionnels. Le système est autrement plus efficace que les rubriques Petites annonces de la presse. Les frais de mise en vente et les commissions sur le prix de vente sont attractifs. Les gains sont théoriquement supérieurs.

Automne 2000 : eBay part à la conquête de la France

eBay s’installe en France à l’automne 2000. L’entreprise américaine rachète l’année suivante le concurrent local IBazar, premier site français d’enchères entre particuliers,  arrivé deux ans plus tôt sur le Web. La méfiance première d’une majorité de vendeurs et d’acheteurs potentiels français envers eBay se dissipera en quelques années, au grand dam des professionnels, et pour atteindre plusieurs millions de membres actifs.

Positionnée sur le même créneau depuis 1999, la plate-forme française d’Aucland ne résistera pas au succès d’eBay. Créée en 2000, la plate-forme Delcampe doit probablement sa durabilité à une spécialisation dans les niches des timbres et des cartes postales de collection.

Effondrement et élargissement du créneau du bas de gamme

La conséquence la plus prévisible d’un tel brassage de marchandises par des particuliers est une descente aux enfers en règle des prix des pièces courantes. L’offre pour cette catégorie est devenue rapidement pléthorique dans la vitrine mondialisée de l’Internet, avec des dizaines d’exemplaires identiques proposés à des prix extrêmement variables et au même moment.

Certains ont vu valeur de leurs « trésors familiaux» s’effondrer. Il s’agit, par exemple, de celle des millions de pièces produites en séries pour la bourgeoisie au XIXe et au début du XXe siècle, et notamment distribuées par les grands magasins parisiens. La cote du mobilier plus ou moins courant des XVIIIe et XIXe siècles, déjà en petite forme, prend un coup supplémentaire.

Pour le vendeur potentiel d’un bien familial à forte valeur affective, le choc peut être brutal quand le commissaire-priseur, le marchand ou l’expert annonce une faible valeur. C’est un peu comme si toute l’histoire familiale se trouvait dévalorisée.

Quand les prix de pièces de qualité étaient attaqués

Au milieu des années 2000, alors que la chute des prix des objets de collection et des antiquités plus ou moins courants n’en finit plus, on remarque une présence beaucoup plus marquée de pièces de bien meilleure qualité proposées par des vendeurs particuliers sur une plate-forme de courtage en ligne comme eBay. La « pleine confiance » pour ce système de vente est alors au zénith.

Les prix de ces objets de collection, antiquités, œuvres et objets art, dont la juste valeur peut atteindre plusieurs milliers d’euros, ne tarderont pas à dévisser. Les meilleures affaires ont probablement été réalisées durant cette période.

Cette baisse des prix a de multiples raisons concourant principalement à l’élimination d’un grand nombre de concurrents potentiels, inconvénient propre à l’utilisation du principe des enchères sur un tel site.

Pour des objets susceptibles d’être enlevés à au moins quelques centaines d’euros, la clientèle est nettement plus limitée sur cette plate-forme populaire, et d’autant plus en période d’incertitudes économiques.

Le groupe de personnes en mesure d’acquérir ces objets est d’autant moins concurrencé que les professionnels, membres d’une profession très encadrée, évitent théoriquement de se manifester sur de tels biens lâchés à très bas prix par des vendeurs particuliers. En dehors du risque d’une origine douteuse, le vendeur particulier peut se retourner contre eux en cas d’erreur de substance de sa part.

Le nombre de compétiteurs est encore restreint par le fait que ces ventes sont majoritairement réalisées par correspondance, sur photographies, et sans garantie des indications données par des vendeurs particuliers non tenus d’accepter le retour de marchandises payées au moins plusieurs centaines d’euros. Les mises à prix ridicules, dépréciant des marchandises de valeur difficiles à identifier par le commun des amateurs, n’arrangent rien.

Cette braderie s’intensifiera avec les peurs engendrées par la crise financière de 2007-2010. Elle affectera le monde des ventes aux enchères publiques, avec une baisse du montant des adjudications et une augmentation des invendus pour des pièces comparables. Mais le phénomène ne durera pas.

Des vendeurs particuliers qui reviennent vers les professionnels

Sur les plates-formes de courtage de l’Internet comme eBay, la moindre présence de pièces de qualité proposées par des vendeurs particuliers est sensible après 2010. Cette clientèle, en partie échaudée par des exemples de beaux objets très mal vendus sur de telles places, se tourne alors plus volontiers vers les professionnels traditionnels, dont certains sont installés sur le Web. Pour être négociées à leur juste valeur, ces marchandises doivent être accompagnées de garanties que seuls les acteurs traditionnels du secteur peuvent fournir.

On assiste alors à un redressement des prix dans des spécialités auparavant dangereusement surexposées sur les plates-formes de courtage de l’Internet. Il s’agit, par exemple, de ceux des créations des grands céramistes de l’après-guerre et contemporains. Du fait de l’attractivité financière de cette production, de nombreux particuliers avaient utilisé ce moyen pour vendre les pièces qu’ils possédaient. Cette effusion pouvait laisser penser qu’elles pouvaient être trouvées assez facilement. Les très belles céramiques de Pol Chambost, de Georges Jouve ou de Jacques et Dani Ruelland provenant de chez les particuliers sont aujourd’hui moins présentes sur un site comme eBay. On les trouve très majoritairement chez les marchands spécialisés et dans les catalogues des maisons de vente aux enchères publiques.

Le vide-grenier rêvé des revendeurs d’objets anciens de qualité est en voie de disparition. Quand l’objet est intéressant, authentique et bon marché, cela signifie souvent que son propriétaire n’est pas parvenu à le vendre à bon prix sur une place mieux adaptée.

Vide-greniers, Emmaüs,….

Dans les vide-greniers, mais aussi sur les sites de vente entre particuliers, dans les boutiques d’Emmaüs ou des Recyclerie et Ressourcerie, les ventes de charité et autres braderies, la moindre présence de marchandises intéressantes est aussi due au recours plus systématique à l’expertise. Dans un contexte où tout le monde est mieux informé de la « valeur des choses », il est  vraisemblable que les associations vivant de dons matériels destinés à la revente et autres organisateurs de ventes caritatives récupèrent moins de pièces de valeur.

Sur les marchés de l’occasion de particuliers, les acheteurs revendeurs amateurs jouent allègrement du smartphone pour vérifier la valeur du bien qu’ils convoitent, et savoir si le vendeur s’est renseigné sur la valeur de sa marchandise (ce qui est généralement le cas, et notamment via l’Internet, mais n’empêche pas les bonne affaires).

Les moindres volumes en marchandises valables rendent les faux et les copies anciens plus visibles sur le marché global. Les pièces sont le plus souvent vendues très honnêtement, c’est-à-dire à très petits prix

Pour l’offre dans les boutiques solidaires pratiquant la récupération chez les particuliers, on constate de grandes différences de prix pour des pièces de mobilier courant similaires. Il s’agit notamment de celles faisant l’objet d’un phénomène de mode (design industriel, meubles de métier,..) et produites en masse.

Leboncoin

Les vendeurs particuliers français d’objets anciens et de collection courants ont migré en masse vers la plate-forme Leboncoin. Cette adaptation française du site suédois Blocket, propose un système d’annonces gratuites depuis sa création en 2006. Les difficultés économiques rencontrées par un grand nombre de Français expliquent en grande partie le succès d’un site permettant de vendre gratuitement des biens d’occasion. La croissance de Leboncoin a pu bénéficier du choix d’eBay en 2008 de ne plus autoriser les vendeurs à laisser des évaluations négatives aux acheteurs, dans le cadre d’un système d’évaluations mutuelles mis en place dès l’ouverture de la plate-forme de vente américaine. Cette décision avait provoqué un tollé international, accompagné d’opérations de « grèves des ventes

Adaptation des maisons de vente aux enchères et des antiquaires

Engagées depuis des années dans une stratégie de montée en gamme visant à démarquer la marchandise de leurs catalogues de celle proposée sur les plates-formes de courtage de l’Internet comme eBay, les maisons de vente aux enchères publiques en sont arrivées à un niveau de sélection extrême.

L’antiquaire heureux d’aujourd’hui a su créer un univers particulier ; les pièces dans les vitrines sont moins nombreuses, mais d’un très haut niveau qualitatif et/ou elles forment un ensemble cohérent relevant du travail d’ensemblier. Quand il a acquis une certaine notoriété, ses talents peuvent être mis à contribution pour l’organisation d’une vente aux enchères.

Pierrick Moritz

Des pièces courantes devenues rares

Si l’utilisation massive et non régulée des plates-formes de courtage de l’Internet ouvertes aux particuliers a dévoilé de manière implacable les très importants stocks de certaines marchandises anciennes, elle a aussi révélé à la marge que certaines pièces étaient devenues rares pour avoir souffert pendant des décennies de la réputation d’être…trop courantes.

Une spécialité concernée de manière évidente est celle des cartes postales de collection, où certains exemplaires se vendent au-dessus des €1.000 (dont pour des vues de la Chine continentale et de Hong Kong, bénéficiant actuellement d’une forte demande).

Aux débuts de l’activité en France des sites de courtage en ligne de l’Internet, de prétendues raretés du domaine des cartes postales de collection, échangées auparavant de manière confidentielle et sans que l’on puisse avoir une idée du nombre réellement en circulation, y sont apparues simultanément par centaines. Ce phénomène a provoqué des bouleversements majeurs concernant les cotations, et une plus grande prudence pour la spécialité en général.

Dans le même temps, certaines cartes postales se sont avérées plus rares qu’on ne le pensait. Il subsiste parfois moins d’exemplaires d’une carte postale ancienne éditée à plusieurs milliers d’exemplaires que d’une autre dont le tirage a été plus confidentiel. Les collectionneurs auront plus souvent jeté la première et conservé la seconde.

Pierrick Moritz

Quand il n’y aura plus rien à recycler 

Quand il ne restera plus que les résidus issus de la tendance contemporaine des biens jetables et bon marché, car on veut désormais « pouvoir changer souvent », alors que les vêtements et le mobilier plus ou moins anciens alimentant aujourd’hui le vaste marché du recyclage ont été transmis par des générations pour lesquelles la qualité et la durabilité étaient la norme, les marchés populaires des vêtements et des objets d’occasion rattachés au « développement durable » tels que nous les connaissons actuellement auront disparu. Les vêtements de belle qualité des années 1960, pourtant abondamment produits, sont déjà très difficiles à trouver.

PM

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Catégories :Antiquités, Collections, Mobilier ancien

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1 réponse

Rétroliens

  1. Marché de la brocante et des petites antiquités, secteur « ubérisé » depuis 1995 : échec d’une démocratisation – Art Without Skin, l'art sans la peau

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