Cinéma français – Et le scénario, bordel ?

Par Paul Bret

Je suis cinéphile et séries-maniaque. Je ne fais pas partie de la profession du cinéma ni de celle de la télévision. Je suis simplement un amateur de bons films et de bonnes séries, qui se demande pourquoi les scénarios des films sont souvent aussi faiblards en France.

Fin décembre, il a jeté un pavé dans la mare du cinéma français avec une tribune retentissante dans Le Monde où il dénonçait un petit milieu qui maintient artificiellement des films peu rentables avec des acteurs trop payés.

Lui, c’est Vincent Maraval, producteur et distributeur de films. La société qu’il fondée, Wild Bunch, affiche un palmarès très éclectique, de Largo Winch à James Gray, le cinéaste américain le plus prometteur du moment.

Dans une interview publiée dans Télérama le 15 mai, le jour de l’ouverture du festival de Cannes, il s’est livré à une analyse en tous points réaliste de la situation du cinéma français. Un cinéma riche en talents mais tellement surprotégé au nom de la fameuse exception culturelle qu’il a peur de se remettre en question.

Mais dans cette interview, tout comme sa tribune du  28 décembre 2012 dans Le Monde, il fait une impasse étonnante sur le mal qui ronge le cinéma français : la pauvreté des scénarios dans la majorité des films tricolores.

Prenons Adieu Berthe, l’enterrement de mémé de Bruno Podalydès, avec son frère Denis en tête d’affiche. Il ne s’agit nullement là de viser en particulier ce film et ses auteurs. Mais Adieu Berthe me paraît très représentatif de ces films dont on a fini par se satisfaire parce qu’on ne nous propose pas autre chose mais dont les scénarios sont mal ficelés car pas assez travaillés.

A l’inverse, bon nombre de films venus des Etats-Unis, mais pas seulement, parviennent à accrocher l’attention dès les premières minutes. Peut-être cette exception culturelle française-là s’explique-t-elle par la toute-puissance supposée de l’ « Auteur » dans le milieu du cinéma hexagonal et sa répugnance à travailler en équipe.

Adieu Berthe, donc : voilà typiquement l’exemple du film français qui ne part de rien et n’arrive nulle part.

Le pitch, cet argumentaire résumé en quelques mots pour convaincre les producteurs, est particulièrement pauvre :   mémé Berthe est morte, son petit-fils Armand l’avait un peu oubliée. Peut-on faire plus banal ? Le suspense dramatique : Armand ne sait pas s’il doit incinérer mémé ou la faire enterrer. Nous voilà accrochés à notre siège…  Allez, une cerise sur le gâteau, tout de même : mémé Berthe a sûrement des secrets bien cachés qu’Armand, qui n’a visiblement rien d’autre à faire dans sa vie, va chercher à découvrir. N’espérez cependant pas trop des secrets de Mémé, vous risqueriez d’être déçus.

Bref,  comment peut évoluer un film partant d’un pitch aussi bancal ? Il sautille de rebondissements artificiels en rebondissements artificiels. On a par exemple droit à des scènes surréalistes où Armand ou sa femme Hélène hurlent leurs problèmes personnels au téléphone dans leur pharmacie dont ils sont propriétaires. Crédibilité : zéro. Ce procédé qui, avec juste un peu d’imagination, aurait pu s’avérer savoureux, est en outre répété encore et encore.

Très vite, on arrête donc de croire à l’histoire qui nous est racontée et on se laisse porter, juste pour connaître le dénouement, qui s’avère lui-même sans plus d’intérêt que le pitch.

Il y a pourtant dans le scénario quelques idées truculentes. Armand et Hélène ont décidé de se séparer mais ils n’y arrivent vraiment, mais alors vraiment pas. Le fils d’Armand, un « no life » (du genre à rester vissé devant son ordinateur à longueur de temps), se révèle être un observateur très affûté de la vie qui l’entoure en général et des errements de son père en particulier, alors que même celui-ci vient de lui arracher son casque pour l’exhorter à communiquer avec le monde.

Mais ces trouvailles sont très peu exploitées, tout simplement parce que la psychologie des personnages est réduite à une ébauche, un autre mal récurrent dans beaucoup de films français. Même les comédies américaines de base, celles qu’on regarde distraitement dans l’avion ou le soir devant sa télé après une journée épuisante, sont peuplées de personnages plus travaillés que la moyenne des films français.

Les seconds rôles, ceux qui soudent les scénarios des films, sont souvent sacrifiés et c’est justement le cas dans Adieu Berthe.

Pierre Arditi, dans le rôle du père d’Armand, et l’excellente actrice et réalisatrice, Noémie Lvovsky, en pleureuse de cimetières, offrent des prestations truculentes mais monolithiques : Pierre Arditi ne fait que délirer et Noémie Lvovsky que pleurer. Un peu limité pour deux acteurs de ce calibre, non ?

C’est d’ailleurs le problème de l’ensemble des personnages du film, à commencer par son héros, Armand : il est déboussolé et c’est tout. Denis Podalydès, auréolé de son titre de sociétaire de la Comédie-Française,  est égal à lui-même – c’est-à-dire que son jeu ne varie quasiment pas d’un iota d’un film à l’autre.

La palme revient probablement à Catherine Hiegel, enfermée dans le rôle de la belle-mère pénible (c’est tout ce qu’elle est : pénible) et à Michel Vuillermoz figé dans celui du croque-mort haut-de-gamme, sans autre trouvaille que le nom de sa société de pompes funèbres : « Définitif ». Il n’est évidemment pas question de remettre en cause la qualité de ces acteurs, loin de là, mais tout ça pour ça….

Valérie Lemercier a donc d’autant plus de mérite d’arriver à tirer quelque chose de son rôle d’Alix, la maîtresse d’Armand, le seul personnage qui a un peu de consistance. Elle offre ainsi au film quelques oasis de crédibilité – et donc de drôlerie.

Sorti en salles le 20 juin 2012, Adieu Berthe a cumulé 665.000 entrées en salles selon le site Allo Ciné. Pas si mal, mais il resterait à connaître son budget et ses ventes à l’étranger pour évaluer son niveau de rentabilité.

La critique a été quasi unanime à recommander ce film. Mais Adieu Berthe, dont l’action se déroule dans la chic banlieue ouest de Paris, n’offre-t-il pas un miroir aux petites préoccupations quotidiennes d’une critique majoritairement très parisienne ? N’y a-t-il pas justement là le syndrome d’un écosystème fermé, où la critique recommande chaudement un film dans lequel elle projette sa propre vie ?

Attention, il ne s’agit pas là de me livrer à un « critique bashing » un peu facile, au moment où n’importe qui peut se croire critique sur les blogs et les réseaux sociaux, pas forcément à juste titre d’ailleurs.

Ce sont les critiques – et en particulier ceux de Télérama qui sont restés mon baromètre depuis 20 ans de cinéphilie intense – qui m’ont permis de découvrir des films dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence. Des films issus de toutes les époques, des pépites du cinéma muet aux chefs d’œuvre récents,  des œuvres venues de tous les continents, notamment d’Asie et d’Amérique latine,  mais aussi des perles du cinéma français, qui ont connu une carrière météorique en salles et que j’ai découvertes sur Canal+.

Et le scénario d’Adieu Berthe dans tout ça ? Malgré tous ses défauts, il a été nommé aux César 2013. Mais c’est finalement le scénario d’Amour de Michael Haneke qui a décroché la précieuse statuette.

Produit par Why Not Productions et France 3 Cinéma, Adieu Berthe a été distribué en salles par UGC Distribution et l’exportation et la distribution internationale ont été assurées par… Wild Bunch, la société de Vincent Maraval.

Dernière observation sur Adieu Berthe, le réalisateur Bruno Podalydès en est aussi le coscénariste avec son frère Denis. Bruno Podalydès a été à la fois réalisateur et scénario de tous ses films, depuis son premier court métrage en 1989, en passant par son premier moyen métrage Versailles rive gauche en 1992 et tous ses longs métrages à partir de Dieu seul me voit (Versailles-chantiers) en 1997.

« En France, on a un peu trop tendance à considérer que tous les scénaristes sont forcément réalisateurs. Regardez les films français et américains des années 70, l’âge d’or du cinéma moderne : ils étaient écrits par de très grands professionnels ».

Celui qui le dit, c’est l’acteur français Tahar Rahim, né en 1981, dans le numéro de mai de Première à l’occasion à Cannes de la présentation du film Le Passé du cinéaste iranien Asghar Farhadi, dont le film Une séparation a connu en 2011 une consécration internationale inattendue.

Les propos de Tahar Rahim, jeune prodige du cinéma français révélé par Un prophète de Jacques Audiard en 2009, ne font évidemment pas référence à Bruno Podalydès. Et s’il ne faut pas tomber dans le « c’était mieux avant », le constat de Tahar Rahim montre qu’on a sûrement perdu en chemin quelque chose au fil des années, une manière de faire qui est là, quelque part, à portée de main.

Le cinéma français peut s’enorgueillir d’excellents techniciens, de réalisateurs talentueux et d’acteurs subtils – parfois recrutés par Hollywood – et elle compte aussi, bien évidemment, de très bons scénaristes. D’où vient le problème alors ?

« J’ai l’impression qu’il y a trop de scénarios qui partent en production alors qu’ils ne sont pas prêts. Certains pourraient être géniaux, c’est dommage », constate dans la même interview l’actrice Bérénice Béjo, qui a le même âge que Tahar Rahim, son partenaire dans Le Passé, pour lequel elle a obtenu le prix d’interprétation féminine à Cannes.

 « Ce qui nous manque surtout, ce sont des producteurs exigeants et des scénaristes bien entourés et soutenus », ajoute celle qui a été révélée en 2000 par Meilleur espoir féminin de Gérard Jugnot, avant de participer à l’incroyable destin de The Artist, de Michel Hazanavicius.

Mais les films aux scénarios solides et convaincants existent, de nombreux spectateurs les ont rencontrés.

En 2010, Les Petits Mouchoirs, troisième long métrage de Guillaume Canet, avait attiré 5,3 millions de spectateurs, toujours selon les données d’Allo Ciné, soit presque dix fois plus qu’Adieu Berthe.

Toute une génération s’était retrouvée dans ce film racontant les vacances au Cap-Ferret d’une bande de copains de toujours, leurs coups de cœur, leurs engueulades, leurs mesquineries.

Le public n’a donc pas tenu compte de l’avis de toute une partie de la critique qui a descendu le film : « rance », « beauf », « caricature », « bancal » ou « philosophie à deux balles », à en croire ces spécialistes du cinéma rémunérés pour conseiller les spectateurs.

Certains critiques se raccrochaient désespérément à leurs références, convoquant sans grande imagination Claude Sautet pour Vincent, François, Paul… et les autres (1974) ou l’Américain Lawrence Kasdan pour Les Copains d’abord (1983). Ils se livraient à des comparaisons forcément défavorables à Guillaume Canet, sans imaginer un seul instant qu’il ait pu vouloir réaliser son  film, qui existe par lui-même.

Les Inrockuptibles donnaient le coup de grâce : « L’industrie lourde du cinéma français à l’aise dans ses tongs au Cap-Ferret. Une certaine idée de l’enfer ».

Les Petits Mouchoirs, l’enfer du cinéphile, vraiment ? Max, interprété avec justesse par François Cluzet, est tout simplement l’un des personnages les plus aboutis du cinéma français de ces dernières années, à la fois complexe et contradictoire. Hôte de la maison de vacances du Cap-Ferret, il  se rêve généreux et ouvert aux autres, mais finit par être dépassé par son besoin d’utiliser son fric pour se faire aimer de ses amis, avec le but plus ou moins inconscient de les contrôler, voire de les emprisonner.

Marion Cotillard confère au personnage de Marie, l’une des amies de la bande, une dureté insoupçonnée pour une actrice parfois déconsidérée, tant sa timidité dans les interviews qu’elle a données à la presse a pu laisser une impression trompeuse.

Il n’est évidemment pas question de conclure qu’Adieu Berthe est totalement raté que Les Petits Mouchoirs, qui accuse bien quelques longueurs au cours de ses deux heures et demie, marquera à jamais l’histoire du cinéma.

Mais Guillaume Canet a écrit un scénario certes très personnel, mais enrichi par l’implication de l’impressionnante brochette d’acteurs talentueux présents au générique, comme Benoît Magimel et Jean Dujardin. Cette véritable expérience collective fournit une galerie de seconds rôles  fouillés qui  ont touché bon nombre de spectateurs.

Aux César 2011, le film a été superbement ignoré, totalement absent du palmarès, après n’avoir  récolté que deux nominations – Gilles Lellouche et Valérie Bonneton dans la catégorie des seconds rôles. Mais tous deux sont repartis bredouille.

Les Petits Mouchoirs a été coproduit et distribué en France par EuropaCorp, la société du cinéaste Luc Besson, pape de la production depuis des décennies, qui serait probablement un héros dans un autre pays, qui est souvent méprisé ou raillé en France, notamment par la critique.

Guillaume Canet, qui a réalisé en 2002 son premier film Mon idole à l’âge de 29 ans, après près de dix ans d’une carrière d’acteur qui l’a porté au premier plan, a ensuite adapté en 2006 avec succès le thriller de l’écrivain Harlan Coben Ne le dis à personne. Il vient de réaliser son premier film aux Etats-Unis, Blood Ties, dont la sortie est prévue en octobre.

Marion Cotillard, qui a conquis son statut de star grâce à son interprétation d’Edith Piaf dans La Môme en 2007, a tourné sous la direction de tous les plus grands noms d’Hollywood : Tim Burton, Abel Ferrara, Michael Mann, Steven Soderbergh, Woody Allen, Ridley Scott, Rob Marshall, Christopher Nolan (pour les blockbusters Inception et The Dark Knight Rises) et James Gray (pour The Immigrant, présenté à Cannes).

Malgré ce palmarès impressionnant, beaucoup en France ont surtout retenu ses propos maladroits sur les attentats du 11-Septembre, qu’elle a regrettés par la suite, et la manière un peu étrange dont elle meurt dans The Dark Knight Rises, provoquant la risée des internautes sur le thème « Dying Like Marion Cotillard » – alors même que c’est au réalisateur lui-même de choisir parmi les prises qu’il a tournées.

Tout juste lui a-t-on accordé du crédit pour sa prestation époustouflante l’an dernier dans le rôle d’une femme forte amputée des jambes dans De rouille et d’os de Jacques Audiard.

Guilaume Canet et Marion Cotillard devraient être considérés comme le couple vedette du cinéma français. Les professionnels de la profession et les critiques n’en ont pas encore tous pris conscience, loin de là.

Comme quoi, à force de vivre sous cloche, le monde du cinéma français se trompe trop souvent de scénario, oubliant qui en sont les véritables personnages principaux.

Lire aussi : Séries TV  françaises – Et le scénario, bordel ?

Paul Bret

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Catégories :Cinéma

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