Vente de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé au Grand Palais 

Un bonheur qui ne manque pas d’atouts

La dispersion de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé est avant tout marquée par la figure d’Yves Saint Laurent, génie engagé dans la haute couture et grand créateur du XXème siècle ; un prince du merveilleux dont les magnifiques trésors risquent d’être fort disputés. Les centaines d’œuvres d’art du catalogue révèlent deux personnalités dont l’intransigeance est doublée d’une magnifique sensibilité.

Un contenu en adéquation avec la seule tendance vraiment positive du marché de l’art en vente publique

La mise en vente de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé intervient dans un contexte marqué par un net ralentissement de l’activité du marché de l’art en général, et des ventes publiques en particulier, où tout ce qui ne relève pas de l’excellence se vend très difficilement (1).  Une tendance positive se dégage néanmoins :  dans des gammes d’estimations sous le million de dollars, d’euros ou de livres, les œuvres de grande qualité bénéficiant d’un fort potentiel d’appréciation ont tendance à pulvériser leur estimation.

La réunion de ces trois critères, sorte de formule magique du moment, peut s’appliquer à  la majorité des œuvres de la collection Yves Saint Laurent  et Pierre Bergé ;  on peut penser que les enchères les plus extraordinaires en proportion se porteront sur les pièces plus abordables que sur les grandes stars de la collection.

Il s’agit, entre autres, d’ une aiguière en métal peint polychrome représentant Moïse, datée de la deuxième moitié du XVIe siècle et attribuée à Jean Court (80.000/120.000 euros) ; d’un magnifique et grand bouddha chinois en bois laqué rouge et or du XVIe siècle (30.000 /40.000 euros) ;  d’un groupe représentant une scène de chasse à la licorne, Allemagne du Sud ou Italie, XVIIIe  (100.000 /150.000 euros) ou, du côté des sculptures antiques, d’un rare minotaure en marbre, art romain, 1er-IIe siècle après J.-C. (300.000 /500.000 euros).

Les écueils de l’art contemporain et du design d’après-guerre évités

Cette vente évite un écueil de poids avec l’absence d’art contemporain, spécialité particulièrement en difficultés.  Si le design d’après-guerre est également plutôt mal en point, les seuls lots en rapport avec ce domaine dans la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé sont les pièces de mobilier réalisées par Claude et François-Xavier Lalanne. Il s’agit de réalisations spéciales pour Yves Saint Laurent et Pierre Bergé. L’incroyable bar YSL commandé en 1965 par Saint-Laurent à François-Xavier Lalanne, géniale hybridation de modernisme et de design contemporain, mérite largement son estimation de 200.000 /300.000 euros.

Des trésors pour tous les budgets

Entre un Picasso (20/30 million d’euros) et  un poignard moghol du XIXème siècle à manche en cristal de roche sertie de pierreries rouges (estimation basse de 400 euros), la vente échappe à l’exclusivité d’une clientèle trop élitiste par une variété de lots et de prix à même d’attirer un large éventail d’amateurs. L’estimation basse d’environ 570 lots sur les 691 comptés dans le catalogue est inférieure ou égale à 80.000 euros. Environ 540 lots ont une estimation basse inférieure ou égale à 50.000 euros et 396 une estimation basse égale ou inférieure à 20.000 euros.

Pour une estimation basse de 1.000 euros, on peut convoiter un étui-nécessaire d’architecte et géomètre en bois pétrifié de la fin du XVIIIe siècle, une timbale curon de 1842 avec son étui par Claude Charvet, une boucle de ceinture ottomane du XIXe siècle montée en broche, ou encore un petit miroir vénitien en bronze du XIXe siècle.

Pour des estimations un peu plus élevées, il est possible d’envisager d’acquérir une chaise senoufo très originale (les pieds sont des statuettes) à 15.000/20.000 euros, des flacons de Maurice Marinot à partir de  6.000 euros, ou des camées isolés ou regroupés, datés du XVIe au XIXe siècles, à partir de 3.000 euros.

Ombres chinoises

L’Administration d’État du Patrimoine culturel de Chine diffuse à peu près quotidiennement un nouveau communiqué réclamant  les deux têtes animalières provenant de la fontaine zodiacale du Yuanmingyuan de Pékin , dérobées en 1860 pendant la Seconde guerre de l’opium et intégrées en toute légalité dans la collection Saint Laurent-Bergé. On voudrait saboter leur vente, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Ces pièces ont changé de mains pendant des décennies sans problèmes à une époque où l’idéologie communiste chinoise semblait indifférente à ces symboles du luxe impérial qu’elle souhaite à présent récupérer (2).  D’un autre côté, on peut aussi comprendre la Chine : si les statues de la fontaine du bassin d’Apollon du parc du château de Versailles avaient disparu pendant la Révolution et réapparaissaient aujourd’hui dans le catalogue d’une vente à Hong Kong, on imagine que l’État français se manifesterait pour en revendiquer la propriété.

Brancusi et Picasso concourent pour les lauriers de la plus forte enchère de la vente

L’œuvre la plus remarquable d’une collection d’œuvres d’art assez représentative de la période de l’art moderne est sans doute la sculpture en chêne de Constantin Brancusi Madame L.R. (Portrait de Mme L.R.). Cette grande pièce de facture primitive, réalisée vers 1914-1917, composée d’un superposition de formes synthétiques dont la dernière suggère un masque, est un chef-d’œuvre absolu. À la fois apaisante et pur concentré émotionnel, elle se dresse comme le reliquaire d’un mystère universel. Si les sculptures en bois de Brancusi sont rarissimes, et existent le plus souvent à l’état fragmentaire, quelques créations complètes sont toutefois présentes dans des musées, comme le Guggenheim de New York. L’estimation de ce monument de l’histoire de l’art est de 15/20 millions d’euros, soit la deuxième estimation la plus élevée de la vente, derrière Instruments de musique sur un guéridon, une huile sur toile cubiste de Pablo Picasso.

Cette œuvre de Picasso, de belles dimensions (129,2 cm x 88,9 cm), réalisée à l’huile et au sable, est estimée 25 /30 millions d’euros. Elle est désignée dans le catalogue comme peinte en 1914-1915, soit un peu tardive pour l’époque cubiste de Picasso. Toujours d’après le catalogue, son exécution pourrait même être située durant l’hiver 1915-1916. On retrouve sur cette toile le même vert, une technique de points sur certaines zones et l’esquisse d’une feuille vus aussi sur un Portrait de jeune fille réalisé en 1914 par Picasso (collections du Musée national d’art moderne de la Ville de Paris).

Une autre toile de la collection est assortie une hésitation quant à son année de réalisation. Il s’agit de Compenetrazione iridescente – Eucalyptus de Giacomo Balla, une grande huile sur toile peinte en 1914 et estimée 800.000 euros/1,2 million. Une notice incluse dans le catalogue mentionne que Giovanni Lista, expert de l’œuvre de Giacomo Balla, indique que cette œuvre aurait été peinte après 1917-18.

D’importantes huiles sur toile de Piet Mondrian, artiste auquel Yves Saint Laurent a rendu hommage en 1965 à travers une collection haute couture, font également partie des œuvres les plus chères de la vente. Les estimations basses pour ces tableaux réalisés entre 1918 et 1922 varient entre 5 et 7 millions d’euros.

Émotions en peinture

James Ensor est représenté dans la collection avec Le Désespoir de Pierrot (Pierrot le jaloux), une œuvre splendide peinte en 1892, estimée 2/3 millions d’euros, et, dans un registre plus léger mais acerbe, avec Au Conservatoire, une création de 1902, estimée 300.000 /500.000 euros. Le Museum of Modern Art de New York et le musée d’Orsay ont formulé une demande de prêt afin de pouvoir présenter Le Désespoir de Pierrot lors de leur exposition itinérante James Ensor, programmée de juin 2009 à février 2010.

Émotion, mais joyeuse et lumineuse cette fois, avec Les Coucous, tapis bleu et rose, une superbe toile d’Henri Matisse datée de 1911 et mesurant 81 x 65,5 cm (12/18 millions d’euros). De Matisse également, un Danseur, création de 1937/1938 à la gouache avec traces de mine de plomb et papiers découpés sur papier, est estimé 4/6 millions d’euros.

Pour le XIXe siècle, on voit de très belles œuvres de Théodore  Géricault, portraits ou académies, dont les estimations basses varient entre 200.000 euros et 1 million.  La Tauromachie d’Henri de Toulouse-Lautrec, une huile sur carton en 1894 est raisonnablement estimée 300.000/500.000 euros

Arts décoratifs : les créateurs les plus recherchés pour l’art déco

Du côté des arts décoratifs, le mobilier de l’époque art déco, avec des réalisations des créateurs les plus recherchés pour cette période, domine dans la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé.

La création la plus chère, assortie d’une estimation de 3/5 millions d’euros, est une enfilade d’Eileen Gray. Recouverte de laque, en différentes techniques, elle est estimée 3 /5 millions d’euros et provient de l’appartement parisien de la modiste Suzanne Talbot, dont la décoration avait été confiée à Eileen Gray. Bien que très élégant, il manque peut-être à ce meuble la touche de vraie originalité qui constitue la signature la plus appréciée de la créatrice. Un  « supplément d’âme » dont ne manque pas son fauteuil « dragon » de la même provenance (2 /3 millions d’euros) et sa longue suspension « satellite » créée vers 1925 (600.000 /800.000 euros).

Le deuxième prix le plus important dans le domaine des arts décoratifs revient à une paire de banquettes par Gustav Miklos, vers 1928-1929. Ces sièges  superbes ont été directement acquis lors de la vente du couturier Jacques Doucet en 1972. Ils sont estimés 2/3 millions d’euros.

Autres atouts de  la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé

Le catalogue impeccable (très documenté, clair, d’une grande honnêteté) et les provenances prestigieuses pour des œuvres comme celles achetées lors de la vente de la collection Jacques Doucet ou dans des galeries réputées pour l’extrême qualité de leur offre (Vallois, Arc en Ciel, Aaron, Kugel, Tarica, Anne-Sophie Duval,….), constituent d’autres paramètres propres à optimiser le succès de cette vente-évènement.

Pierrick Moritz

(1) Depuis le début de l’année,  le nombre de ventes aux enchères ainsi que le volume des  lots présentés sont sensiblement restreints. Placer des œuvres dans les grandes ventes devient beaucoup plus difficiles pour les vendeurs. On assiste à un appauvrissement de l’offre d’œuvres de grande qualité en raison de l’abstention de collectionneurs peu enclins à « griller » leurs trésors. Les grands collectionneurs potentiellement acheteurs ont tendance  à  se départir le moins possible de leurs liquidités (règle d’or du moment dans tous les domaines) ; ceux qui pensaient faire de bonnes affaires dans cette période difficile sont  déçus car les pièces exceptionnelles qui atteignent une dernière enchère trop éloignée de l’estimation basse  sont tout simplement retirées. Le souci d’économie des maisons de vente peut se ressentir pour certaines jusqu’au poids considérablement allégé du papier des couvertures des catalogues. En marge de ce constat peu réjouissant, certaines œuvres d’art majeures parviennent tout de même à se vendre, mais elles sont souvent payées au ras de l’estimation, voire un peu en dessous. Vu leurs prix considérables, les décotes représentent parfois des sommes très importantes.

(2) Le  phénomène est aussi valable pour la Russie, avec les objets d’art impériaux dispersés à travers le monde pendant la période de la Révolution. En 2004, le magnat du pétrole russe Viktor Vekselber a acquis à coups de millions de dollars la collection américaine Forbes constituée  de pièces de l’orfèvre Fabergé. Cette transaction privée a été conclue à l’issue d’une  discorde entre les États-Unis et la Russie au sujet d’une mise en vente initialement prévue chez Sotheby’s à New York.

Frais pour cette vente : les estimations ne comprennent pas les frais de vente.  L’acheteur devra acquitter une commission de 25% H.T  sur les premiers 20.000 €, 20% H.T. au-delà de 20.000 € et jusqu’à 800.000 € et 12% H.T  au-delà de 800.000 €.

L’exposition publique de la collection Yves Saint Laurent/Pierre Bergé
Dans la nef du Grand Palais à Paris (entrée libre) : les 21 et 22 février de 9 heures à minuit ; le 23 février de 9 heures à 13 heures.
La vente de la collection Yves Saint Laurent/Pierre  Bergé (nef du Grand Palais), par Christie’s en collaboration avec Pierre Bergé & Associés
– le 23 février à 19 heures : « art impressionniste et moderne ».
– le 24 février à 14 heures : dessins et tableaux du XIXe siècle.
– le 24 février à 15 heures : orfèvrerie, miniatures.
– le 24 février à 18 heures : arts décoratifs du XXe siècle, art tribal.
– le 25 février à 13 heures : sculptures.
– le 25 février à 19 heures : art d’Asie, objets d’art, céramiques, mobilier, art islamique, archéologie.
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Catégories :Art déco, Arts décoratifs, Collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, Marché de l'art, Mobilier ancien, Sculptures

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